Augustin Kassi, le peintre des formes généreuses

13 mars 2017 PAR

Ce n’est pas parce que la date du 8 mars, célébration de la Journée internationale des droits de la femme, est passée que l’on ne peut pas continuer de rendre hommage à nos sœurs. En Côte d’Ivoire, Augustin Kassi, chef de file du courant des Naïfs devenu célèbre pour ses magnifiques portraits d’awoulabas (« les plus belles » en langue akan), s’y emploie inlassablement et avec un bonheur contagieux.

Vous ne connaissez peut-être pas son nom, mais vous avez forcément déjà aperçu ses toiles, allègrement plagiées par de nombreux « artistes pour touristes ». Mais si, vous savez bien : ces femmes opulentes aux formes généreuses, toujours saisies dans un sourire mystérieux dont la douceur n’a d’égale que celle de leurs courbes et le magistral mouvement de pinceau qui rend hommage à leur ample générosité de femmes. « Je préfère peindre des femmes parce que c’est à travers elles que je parle. Dans mes tableaux elles sont grosses, pleines de vie, de gaieté et d’aisance. », explique l’artiste. « Le style Miss ce n’est pas mon truc, je préfère le rond au plat ».

Et de fait nous aussi, chaque fois enchantés par la merveilleuse plénitude féminine émanant des tableaux de Kassi, tout en harmonie de couleur et de formes, de pleins et de déliés.

D’autant qu’en Afrique, les rondeurs ont toujours été synonymes de beauté, même si les canons de beauté anorexiques qui ont la faveur des Occidentaux commencent à polluer cet idéal esthétique traditionnel, si joliment chanté par Ismaël Lô  : « Derrière le voile des formes pleines. Il y a le mystère des sirènes » .

Le déclic

C’est au début des années 1990 qu’Augustin Kassi a le déclic. Alors jeune peintre, il assiste à une scène qui le chagrine dans un gbaka effectuant la liaison Abidjan-Bingerville. Une dame entre alors et tente d’installer du mieux qu’elle peut ses formes « nombreuses » sur une des banquettes délabrées du véhicule. Devant l’ensemble des passagers, l’apprenti chauffeur, plein de morgue et d’insolence, s’exclame : « Toi, tu vas payer deux places hein ! ». Choqué par tant de méchanceté gratuite, et triste de voir certaines personnes rire de bon cœur de l’infortune de la pauvre femme ; Kassi commence à s’interroger.

Pourquoi les personnes bien en chair doivent-elles être ainsi méprisées et humiliées ?

Dans nos pays africains, la tradition ne met-elle pas un point d’honneur à engraisser les nouvelles mères ?

Celles-ci ne retournent-elles pas à la vie active seulement lorsqu’elles ont refait leur plein de belles rondeurs ?

Nos reines de beauté, dites awoulaba chez les Akans, ne sont-elles pas toujours pleines de formes et de cambrures ?

C’est ainsi qu’après avoir longtemps cherché son style, entre peinture, sculpture, copies et traitement des thèmes cent fois vus et revus de l’orthodoxie du courant des naïfs, Kassi arrête son choix de prédilection : il sera désormais le chantre de ces grosses femmes trop souvent moquées et rejetées ; peindra l’éternel féminin en « état de grasse », aux rondeurs magiques et sensuelles ; peindra leurs opulences jusqu’à la démesure. Et plus il s’indignera du sort qu’on leur réserve, plus ses muses se feront énormes, envahissant la toile jusqu’à déborder sur le cadre, partageant, en plus de ces monumentales rondeurs, le point commun d’un sourire à la fois énigmatique et tout en douceur maternelle. À regarder ces beautés, on croirait d’ailleurs parfois les entendre murmurer d’un ton posé : « Tu me vois, je te vois, je m’en fiche ; je suis comme je suis et je me sens belle dans ce que tu penses être un surplus de chair et qui n’est en fait qu’un surplus d’amour et de générosité »

Car c’est là une vérité universelle, ainsi que l’écrivait le critique d’art Yacouba Konaté en 2009 : « (…) la femme est pleine d’amour ; plein de promesses, de bonheur et de vie (…). [Elle] partage avec l’artiste l’idée selon laquelle la beauté est une œuvre à continuer. L’amour aussi, semble-t-il ».

Augustin Kassi est né en 1966.

Après sa formation au Centre artistique d’Abengourou, la matrice de l’école ivoirienne de l’art dit naïf, il a développé à Abidjan un style personnel qui lui a ouvert les portes de plusieurs espaces d’expositions en Côte d’Ivoire, au Bénin, en Afrique du Sud, en France, en Belgique, en Norvège, aux États-Unis, etc.

Les observateurs s’accordent à saluer en lui le chef de file du courant de l’art naïf (1) en Côte d’Ivoire.

À côté de l’artiste que chacun connaît, il y a aussi Kassi l’opérateur culturel (2). Son centre d’éducation artistique de Cocody Aghien n’est en fait que la partie visible de tout un réseau de centres d’initiation artistique ouverts dans des pays où il a également formé des artistes-peintres.

À Dakar, Ouagadougou, Niamey, Malabo, Yaoundé, Douala comme à Abidjan, dès qu’arrive le temps des vacances, des enfants s’initient à la peinture dans des centres inspirés par Augustin Kassi.

Le plaidoyer de Kassi pour le droit des femmes plantureuses à la beauté est en soi une lutte contre l’exclusion. Cette lutte, il la mène en douceur et en couleurs avec des résultats ravissants et savamment élaborés.

Yacouba Konaté

(1) En 1997, Augustin Kassi a fêté ses dix ans de peinture au cours d’une Foire aux naïfs organisée au Centre culturel français d’Abidjan. À cette époque, la presse ivoirienne l’a promu « chef de file » des peintres naïfs ivoiriens.

(2) Notamment une résidence d’artiste, Art Loge, située à Angré et dotée d’une vingtaine de chambres, et la Biennale internationale des arts naïfs d’Abidjan, dont la première édition a eu lieu en 1999.

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