Pourquoi il faut lire « Americanah », de Chimamanda Ngozi Adichie

03 mai 2017 PAR
« Americanah », surnom ironique donné aux returnees nigérians « sanctifiés », « de retour au pays avec une couche de brillant supplémentaire  », est le titre du troisième opus de la romancière africaine la plus talentueuse de sa génération, Chimamanda Ngozi Adichie. Un grand roman d’apprentissage et d’introspection qui gagnerait à figurer au programme de tous les lycées.

Pourquoi ? D’abord parce que c’est une formidable histoire d’amour.

Pas un amour à la « nollywood », théâtral et sirupeux, mais un de ces premiers amours purs et sans concession qui laissent une empreinte indélébile sur le corps et l’âme.

Un amour d’adolescence qui finit par s’imposer comme une évidence lumineuse, traversant et transcendant les désillusions, la séparation, le silence et les années passées, pour refleurir dans la terre nourricière du pays natal où il a enfoui ses racines bien des années auparavant, au temps béni de cet âge innocent où tout semblait encore possible.

« De l’amour et autres démons… »

Cependant, pour puissant qu’il soit, le sentiment liant Ifemulu et Obinze, les deux principaux protagonistes de ce roman choral, n’est pas le sujet principal de l’œuvre, mais plutôt le tuteur autour de laquelle celle-ci s’articule et déploie ses feuilles et fleurs exubérantes. La pulsation profonde de deux cœurs battant au même rythme tout au long de ces cinq cents et quelques pages qui parcourent trois continents « d’un pas vif et puissant » et que l’on dévore nous aussi au pas cadencé.

Car « Americanah », impressionnante synthèse politique, sociale, historique et intime, parle avant tout d’identité. Et plus précisément de ce que cela signifie d’être noir aujourd’hui, particulièrement au pays de l’Oncle Sam.

« Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non-américaine »

On y suit en effet les (més)aventures de la jeune Ifemelu, partie, tout comme Chimamanda Ngozi Adichie, poursuivre ses études aux États-Unis à l’âge de dix-neuf ans, après avoir gagné le gros lot à la loterie des visas. Débarquée à Philadelphie, elle entame le parcours du combattant de l’immigré (difficulté à trouver un emploi, difficulté à trouver un logement, difficulté à mettre de l’argent de côté, peur de se retrouver ruinée et à la rue, privations et pauvreté, stigmatisations diverses et variées, discrimination, solitude et difficulté à trouver sa place, mal du pays, décalage culturel avec les membres des communautés blanche et afro-américaine…) et apprend à ses dépens la difficulté d’être noire – plus précisément « noire non-américaine », et de trouver sa place au sein d’une société blanche dominante, où existe par ailleurs une vive tension entre les Africains-Américains et les émigrés africains arrivés plus récemment : de quoi donner le vertige…

Franchissant une à une les différentes étapes de ce long chemin de croix, Ifemelu finit par s’intégrer (non sans devoir faire des concessions et parfois même, se renier) et devenir l’auteur d’un blog à succès corrosif et délicieusement politiquement incorrect, intitulé « Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non-américaine », dont plusieurs billets, émaillant ce roman épique et flamboyant, confèrent à ce dernier un relief remarquable. Au bout de quinze années passées à l’étranger, Ifemelu, pourtant dotée d’une situation plus que confortable et d’une renommée enviable, finira par solder ses comptes avec l’Amérique, fermer son blog, vendre son appartement, et rentrer au pays, « le Nigeria [étant devenu] l’endroit où elle devait être, le seul endroit où elle pouvait enfouir ses racines sans éprouver en permanence le désir de les arracher et d’en secouer la terre ».

En forme d’anti-récit à la success-story de l’amour de sa vie, le parcours d’Obinze, qui n’aura d’autre choix que de s’exiler au Royaume-Uni, sa demande de visa pour les États-Unis ayant été systématiquement refusée, est au contraire une suite d’échecs et d’humiliations, un lent processus de déshumanisation et d’aliénation, du manque de solidarité et du rejet des frères ayant réussi dans cette Angleterre froide et grise aux boulots de tâcheron, manœuvre ou « technicien de surface », en passant par le terrible échec du faux mariage arrangé pour obtenir ses papiers et au rapatriement manu militari vers le Nigeria, après un détour par un centre de détention pour immigrés clandestins. De retour dans son pays natal, Obinze, résigné, finira par devenir l’homme de paille d’une éminence de Lagos, et épousera une ancienne reine de beauté du lycée, avec laquelle il aura une petite fille et vivra dans l’opulence d’une réussite matérielle aussi éclatante que superficielle, son grand amour de jeunesse toujours présent dans un coin de sa tête.

« Je ne veux pas expliquer, je veux observer »

Entre ces deux destins et ces longues années, une fabuleuse succession d’événements, de réflexions, d’anecdotes, de personnages secondaires, narrés avec une grande virtuosité et une précision d’entomologiste, dans une langue fluide et élégante tour à tour imprégnée de lucidité, de tendresse, d’humour et de poésie.

À l’instar de son « double » de papier, Chimamanda Ngozi Adichie n’explique pas, ne juge pas, ne revendique pas. Elle se contente d’observer et d’exposer le ressenti et l’expérience de ses personnages avec une générosité et un sens du détail rares, précipitant son lecteur haletant au cœur de « l’être-noir-dans-un-monde-blanc », et ne manquant pas au passage d’écorner aussi bien la bien-pensance condescendante de cette « pensée [blanche] libérale qui fétichise les personnes de couleur et les pauvres », que les contradictions de la société nigériane, de ses classes moyennes et de sa diaspora.

Juste la voix d’un cœur clair qui s’élève pour chanter sa réalité au plus grand nombre. Le succès planétaire rencontré par l’auteur et par « Americanah » en particulier, témoigne de l’actualité des problématiques abordées et porte en lui toutes les marques du chef d’œuvre, du roman qui fera date, tant il réaffirme avec éclat la valeur et la nécessité de la littérature dans son rôle de critique sociale et politique.

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