Garba 50, rap abidjanais.

16 octobre 2013 PAR
Groupe ivoirien de rap ou groupe de rap ivoirien ? Garba 50 est devenu populaire en utilisant abondamment et intelligemment le nouchi, le parler ivoirien de tous les jours.

Fin des années 70. Des garnements des ghettos de New York, Jersey, Baltimore et quelques autres grandes villes des USA. Ils vivent dans le quart-monde du pays le plus riche de la planète. Ne leur parlez pas du rêve américain, la galère leur donne des insomnies. Comment rêver quand on ne dort pas ? Pourtant, l’art, comme en chacun de nous, sommeille. On se débrouille comme on peut pour le réveiller. Pas d’argent pour se payer un chevalet, des pinceaux et une toile ? Les bombes de peinture bon marché seront des pinceaux. Le mur gris d’à côté qui bouche la vue et ferme les horizons, les nombreuses rames de métro stationnées dans les horribles voies de garages deviendront des toiles... Et voilà les graffiti. Les salles de danse et leurs parquets cirés sont inaccessibles ? Qu’à cela ne tienne ! Un carré de bâche par terre, un survêtement pour les amples mouvements, des protections sur les genoux et les coudes, une casquette pour rentrer les cheveux encore afro de l’époque. Et voilà le break dance. Le prix d'une guitare peut payer plusieurs mois de loyer ; s’acheter une batterie est une chimère ; les studios d’enregistrements sont une utopie. Alors, la bouche fera le beatbox, des bandes magnétiques collées, des vinyles triturés pour échantillonner de courtes séquences instrumentales sur lesquelles on placera les rimes de notre langage quotidien et de notre imagination. Et voilà le Rap. Ainsi, naquit la grande culture Hip Hop.

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  YOUTUBE
Acte de naissance du Hip hop « The message », la diatribe engagée de Grand Master Flash

Quid de la mémoire des origines ?
On est en Amérique et les majors de l’industrie du disque ont vite compris le sens de l’histoire. Ici, on ne joue pas aux billes avec des diamants bruts. On les taille, on les polit et on les expose sur des coussins de soie pour qu’ils brillent et soient achetés à leur juste valeur, voire au-delà. American dream ! Sur le rap, les dollars ont commencé à pleuvoir. Une pluie diluvienne. On est passé d’un extrême à l'autre. Les dents sont devenues d’or, les boucles de diamant, les vieux tacots se sont changés en bolides italiens ou en longues limousines remplies de bimbos en string. Des années de ce traitement de nabab ont fini par monter à la tête et la mémoire des origines s’est perdue...

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  YOUTUBE
« Le rap se promène avec string sur sa tête.
On est venu lui remettre sa casquette »

Ces vers ont résonné un jour de 2006, en un endroit où l’on ne soupçonnait pas du tout qu’il se tramait une révolution : Yopougon, Abidjan, Côte d’Ivoire, Africa. « La révolution à tes oreilles, est-ce que tu la vois ? » Non, on ne l’a pas entendu voir venir. Garba 50, Soo et Oli, deux garnements qui ont la prétention d’un petit plat d’attiéké : Remplir le ventre de celui qui a faim et n'a pas trop les moyens. Garba 50 + poisson plomb (attiéké 50 F + poisson 100 F) = Rassasié. La formule mathématique la plus connue des quartiers oubliés de la bourgeoisie cacaoyère d’Eburnie. Avec un mot, Garba et un chiffre, 50, Soo et Oli se sont appropriés à la fois, la faim du peuple et son désir de satiété. Ils parlent du peuple, comme le peuple, avec ses mots, avec son esprit. Pour la première fois, les Ivoiriens ont entendu du rap. On a bien dit « entendre », pas seulement « écouter ».

Dans un dénuement musical proche du jeu d’enfant, les garnements de Yopougon placent des textes d’une écriture exigeante, d'une grande finesse stylistique et d’une rare (im)pertinence. C’est presque violent de les entendre quand on s’est habitué à l’indigence stylistique des Steezo et consorts, quand on est épuisé du nouchi caricatural de Nash, quand on n’en peut plus des rimes minables des MAM, Kiddim et autres « dérapeurs ». Excusez cette dernière facilité lexicale ; mais, quand on a entendu « le vent fait ooooohééééhoooo», ou « ce soir, c’est le show aux Deux-plateaux », ou « je suis fort comme Samson et rapide comme l’éclair », on peut se la permettre. Le Garba 50 lui, parle directement à l'intelligence et refuse la distribution de béquilles à des gens qui sont capables de courir. Le public n’est pas bête : quelques mots et une image qui jaillit, grandit, se transforme en une idée, puis en une réalité tenace. On a compris, alors on sourit !

« J’ai la tête coincée entre les cuisses de la galère, ça sent pas bon pour moi ! »
« Les chiens ont des puces, mais n’ont pas de réseaux »
« Bras long est plus fort que gros bras »
« Quand tu as un entretien, ne vas pas seulement avec ton cu… rriculum, mais aussi avec ton beau cul »
« Il y a des cuisses dans le bec des politiciens et dans le ventre du peuple, y a rien »
« Éléphants, on est fan ! »
(plagié dans une publicité de Orange)
« La typhoïde a pris le pouvoir du palu ; ce sont les moustiques qui nous vaccinent contre la santé »,
« La paix n’a pas d’érection parce que c’est un mot féminin »
« Abidjan est grand, y a leurs grosses voitures et nos petits mollets »
« La balle n’est plus dans notre camp, elle est dans nos filets »...

L’apesanteur est totale. On a rappé sur la lune.

Que passe le temps
Devant le succès des deux bonhommes de Yopougon, le microcosme ivoirien du rap s’est divisé en deux lots.
Lot 1 : ceux qui dénigrent et jouent aux puristes au nom d'un américanisme qu’ils expriment essentiellement dans le baggy et les casquettes à l’envers.
Lot 2 : ceux qui suivent le mouvement pour exploiter commercialement le filon. Quelque soient les (bal)lots choisis, la forfaiture n’est jamais loin. Avec Billy Billy, Sans Soi et quelques autres, les producteurs ont dupliqué la formule GB 50 jusqu'à dilution extrême. Ça a donné des choses intéressantes en termes de buzz et de part de marché du rap dans la musique ivoirienne, surtout avec le très caricatural Billy Billy. Mais les copies palissent, jamais l’original.

by Gauz

Du temps de la guerre... des rap
Il y en a eu du rappeur en Côte d’Ivoire à l'époque. Ils portaient des habits sur-dimensionnés, de grosses chaînes et de grosses bagues comme sur MTV. Des fois même, pour faire gangsta comme Biggie et Tupac, ils se bagarraient. Almighty vs Steezo, Rap Africa vs Coast to Coast. Le MUR (Mouvement Universitaire du Rap), la Flotte Impériale, les GI's, etc. il y avait des chapelles constituées. Tous rêvaient de rapper comme leurs idoles américaines. Ils servaient parfois des titres en anglais même ! Le chauffeur de Gbaka, l’apprenti maçon, l’étudiant stressé, le jeune oisif, le petit cireur, la vendeuse de mèches, tous ces jeunes (c’est-à-dire 75 % de la population, on est en Afrique ici camarade !) n’entendaient rien quand ils écoutaient le rap.

Pourtant, un jeune homme avait montré la voie. Enfant de la rue et gardien de parking au Plateau, Roch Bi a eu tort d'avoir raison trop tôt avec son légendaire tube
« le djosseur de nama ».
Le destin et la société qui préfèrent les success stories venues d’ailleurs se sont chargés de le punir de son avant-gardisme. Une lente chute l’a replongé dans les limbes de la drogue et de la rue d’où son succès éphémère l’avait tiré. Et Roch Bi sombra, âme, puis corps. Rest in peace Boh !

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