Hommes blancs à la rue !

13 avril 2014 PAR

Les noms des rues d’un endroit, en disent toujours long sur son histoire. Une petite balade au Plateau, centre administratif et des affaires d’Abidjan, est un voyage dans l’histoire coloniale de la Côte d’Ivoire.

A leur accession à l’indépendance, un grand nombre de pays africains ont débaptisé leurs rues et places principales pour leur donner des noms aux couleurs locales ou panafricaines. Pour des leaders comme Kwame Nkrumah ou Ahmed Sékou Touré, « tuer » ces symboles devait être le premier pas vers l’érection d’une fierté nationale et la connaissance d’une histoire autre que celle dictée par la colonisation. J’avoue que si j’avais été de cette époque, j’aurais été de ceux qui allaient jeter au feu les symboles anciens. Ce débat n’a pas eu lieu dans la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny. Et les rues, surtout celles du Plateau, ont continué tranquillement à porter les noms que « les blancs » leur avaient donné. Dans la plupart des cas, ils rendaient hommage à leurs compatriotes dont l’action « civilisatrice » a contribué à la présence et à l’enracinement de la mère-France en terre d’Eburnie ou plus généralement en Afrique. Aujourd’hui, moi qui m’intéresse tellement à la période coloniale pour comprendre ce qui nous arrive et écrire une grande fresque docu-fiction sur ce pan de notre histoire, je suis bien content que les choses n’aient pas bougé. Du boulevard du Général de Gaulle (sud) à l’Avenue Reboul (nord), presque toutes les rues portent le nom d’hommes blancs inconnus de tous. Laissez-moi vous faire le tour de ceux que, moi, je connais. Malgré leurs noms exotiques (oui, les blancs sont exotiques pour nous) et la référence à un passé aujourd’hui vomi des uns ou renié des autres, ils racontent tous une part importante de notre histoire commune.

Boulevard du Général de Gaulle

Toujours commencer par le plus facile. Celui-là n’est presque pas blanc tellement il est connu dans toutes les contrées du pays, même les plus reculées. Quand j’étais enfant, en vacances chez ma grand-mère Jeanne à Dribouo, sous-préfecture de Guibéroua (ne cherchez pas sur google map, vous n’allez rien trouver), j’avais un camarade de jeu qui s’appelait Digbeu Oyrou Charles de Gaulle. Littéralement, « Digbeu le noir Charles de Gaulle ». Chaque soir, à l’heure des bains qui allaient nous débarrasser de toute la crasse accumulée pendant les heures de jeu dans le sable, il s’enfuyait, poursuivi par sa mère criant à tue-tête dans le village : « de Gaulle ! de Gaulle ! de Gaulle ! Reviens ici ! ». Surréaliste. Le boulevard de Gaulle fait la ceinture sud du Plateau, au pied du pont éponyme.

Boulevard Angoulvant

Cet homme blanc-là est celui qui, par son action, s’est fait détester le plus sur le territoire de la colonie de Côte d’Ivoire. Gouverneur de 1908 à 1918, il est l’initiateur de ce que les historiens ont unanimement appelé la « manière forte ». Elle est caractérisée par une implantation brutale et sanguinaire de l’administration française sur les brousses du pays. Angoulvant n’a fait l’économie d’aucun massacre pour mater la moindre contestation du pouvoir de la France. C’est lui qui a notamment ordonné le massacre des révoltés Abbeys* qui avaient osé couper la ligne de chemin de fer au niveau d’Agboville. Son action violente a été équitablement répartie sur l’ensemble du territoire de sorte que presque toutes les ethnies ont goûté au plomb, aux fers ou au fouet de l’administration Angoulvant.

Le boulevard part du pied de la tour CCIA, nouveau siège de la BAD (Banque Africaine de Développement), jusqu’au palais de la Présidence. Vous ne vous y promènerez plus de façon innocente.

Avenue Chardy

Un bien joli nom pour une bien belle rue qui donne sur la baie de Cocody, juste sous les fins piliers de l’échangeur éponyme. Le bucolique s’arrête là parce que le sieur Chardy, capitaine de son état, fait partie des « héros » qui ont rouvert la voie ferrée à l’occasion de la révolte des Abbeys (ils sont têtus, ceux-là) en janvier 1910. Rouvrir une voie, en langage colonial, signifiant ouvrir au passage quelques bides et crânes d’indigènes rebelles à l’autorité française.

Avenue Noguès

C’est la parallèle au nord de la Rue du Commerce. Elle est connue pour héberger les fameuses Galeries Peyrissac, un des plus vieux établissements de commerce du Plateau. Noguès était le commandant de Chardy. A la lecture de ce qui est écrit plus haut, vous savez donc ce qu’il a fait de plus marquant. Ce qui me donne l’occasion de vous dire que la « révolte des Abbeys » n’était pas le seul fait des Abbeys. Leurs bouillants voisins Attiés ne peuvent pas voir une bataille passer par la fenêtre sans s’y jeter. Noguès, après une percée à Grand-Morié, a envoyé à Adzopé son lieutenant Dhomme, le bien nommé, leur montrer ce que Homme signifie en français.

Boulevard Clozel

Quittons un peu les gros bras pour parler des têtes. Avec son ami Maurice Delafosse, il s’est toujours efforcé de comprendre comment fonctionnaient les sociétés des colonisés. Les deux compères sont les initiateurs d’une approche ethnologique. Clozel a été gouverneur de la Côte d’Ivoire de 1902 à 1904, puis carrément gouverneur de l’AOF (Afrique Occidentale Française) en 1908 quand l’autre bourrin d’Angoulvant débarquait ici.

Avenue Delafosse et Avenue Lamblin

Ces deux avenues forment une sorte de U dont les bras donnent sur le boulevard de la République. Au nord, l’avenue Delafosse part du coin de l’ancien marché du Plateau, vers la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et l’Hôtel Pullman, puis s’incurve au niveau de l’immeuble Weblogy (abritant le siège d’abidjan.net) pour devenir l’Avenue Lamblin et revenir vers le boulevard de la République par la grande mosquée du Plateau. C’est un symbole que ces deux-là soient ainsi réunis. L’administrateur Delafosse est considéré comme le premier ethnologue des peuples de Côte d’Ivoire. Auteur prolifique, son œuvre 10 ans à la Colonie de Côte d’Ivoire devrait être imposée à tous ceux qui cherchent à comprendre l’histoire coloniale. Avec l’administrateur Lamblin, ils étaient de grands connaisseurs des cultures locales et de grands humanistes. Tellement humanistes (Oh zut ! on ne peut pas mettre un « e » muet supplémentaire) qu’ils nous ont légués une nombreuse descendance métisse aujourd’hui bien implantée partout en Côte d’Ivoire.

Quid des noirs ?

homme-blanc-a-la-rue-Quid-des-noirsJe ne vais pas vous faire le panégyrique de tous les blancs dont les rues du Plateau portent le nom sinon, on sera encore là le 7 août*. Mais vous l’aurez compris, n’ont mérité d’être immortalisés que ceux qui ont « bossé » dur pour la France. Mais alors, quid des noirs ? Question idiote. On n’a jamais vu un vainqueur donner le nom d’une de ses rues à celui qu’il a plié à sa force. Sinon, il y aurait une rue Vercingétorix à Rome ou une rue Ho Chin Min à New York (sacré oncle Ho !). Mais à ma connaissance, il y a exactement trois rues au Plateau portant le nom d’hommes noirs :

  •  La rue Toussaint Louverture : confinée au nord du Plateau, vers le quartier « noir » d’Adjamé. Un personnage contrasté autant considéré comme un grand abolitionniste que comme un super auxiliaire ayant aidé la France à bouter hors de Saint-Domingue l’Espagne en 1791 et les Anglais en 1798.
  •  La rue Jesse Owens : c’est ce noir Américain qui courait trop vite et sautait trop loin au point d’énerver le grand Adolf Hitler et de lui faire ravaler ses fumeuses théories de la race aryenne lors des jeux olympiques de 1936. L’ambassade de France est sur la rue Jesse Owens. Bizarre !
  •  La rue Joseph Anoma : c’est la fameuse « rues des banques ». Elle concentre les sièges de la SGBCI (Société Générale de Banque en Côte d’Ivoire), la Bank of Africa, la BIAO (Banque Internationale pour l'Afrique Occidentale), la BAD (Banque Africaine de Développement), la BHCI (Banque de l’Habitat de Côte d’Ivoire), la BRS (devenue Orabank), Versus Bank et j’en passe. Joseph Anoma est un camarade des premières heures de lutte d’Houphouët-Boigny. Je mets ma main à couper que ce n’est pas un administrateur colonial qui a nommé cette rue.

*Abbeys : peuple situé dans le sud de la Côte d'Ivoire dont le chef-lieu de région est Agboville 

      *7 août : indépendance de la Côte d’Ivoire

by Gauz

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