Sauce graine love ou poésie de la sauce graine du dimanche

05 juin 2014 PAR

On se l’explique difficilement ; mais le fait est que, à l’époque, dans toutes les familles ivoiriennes, quelle que soit leur origine, le dimanche, c’était le jour de la sauce graine.

Le dimanche était jour spécial. Il y avait la messe et il y avait la sauce graine en nos familles. Au retour de la messe, regarder cuire la sauce graine, écouter battre la chamade du liquide écarlate en ébullition, observer danser les bulles de magma d’huile de palme. Hypnotisant. Idéal pour jeter dans les donjons de l’oubli, l’homélie assommante du prêtre et ne rester concentrer que sur les merveilles de la puissance de Dieu concrétisée en une si belle marmite. Des limbes de cette contemplation, seul pouvait nous sortir le retentissement du pilon, attelé à écraser dans le mortier, la rébellion de la banane bouillie qui allait se transformer sous les caresses d’une main humide, en pain doré de foutou.

Ô sauce graine d’équité sociale !

Les fagots de bois transformés en bûches ardentes et rougeoyantes sous le culot noir des grosses marmites dans les familles nombreuses d’ouvriers ; les braises de charbons collées aux fonds plats des casseroles d’aluminium dans les familles de classes moyennes ; les flammes bleues pourléchant l’arrière-train des grands faitouts en inox dans les cuisines américaines des cadres supérieurs ou des barons du régime… Partout, la sauce graine exécutait la même danse du ventre, partout elle taquinait la même impatience gloutonne, partout elle exhalait de ses vapeurs odorantes les mêmes espoirs de festins sans fin, le destin de la faim. Ô sauce graine d’équité sociale !

Sauce graine, mon amour !

Sauce graine au gadreh de Soubré, hydromel et parangon culinaire bété,
Sauce graine m'gbotta de Bonoua ou de Nzebenou, paresseuse de la marmite, exigeante de feu qui ne demande pas moins d’une nuit de cuisson avant d’oranger de ton huile xanthophylle les lèvres akans,
Sauce graine poivrée d’Odienné, cuite avec maintes précautions anti-éternuements pour pousser à la jouissance les papilles gustatives complètes mandingues. Ô sauce graine d’unité nationale !
Sauce graine accompagnée de tribus entières de l’agbodjaman grossier du guerrier tchaman en pagne comme à la gay pride,
Sauce graine au foutou sucré du goût d’Hollywood mâché aux westerns télévisés des après-midis dominicaux,
Sauce graine violeuse de riz vierge et immaculé sorti des bas-fonds vietnamiens ou des terrasses thaïlandaises,
Sauce graine envoûtante de placali, terme de la nuit, terminus du compteur éthylique du fêtard affamé de sommeil,
Sauce graine zoo, chauvine et affectueuse, dans laquelle savent si bien nager, ensemble ou séparément, tous les animaux de nos forêts, tous les poissons et tous les crustacés de nos rivières,
Ô sauce graine, en toi je trempe mon amour !
Au plus loin dimanche est dans 3 jours.

by Gauz

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