Sess Essoh : « Liberté, j’écris ton nom… »

24 mars 2017 PAR
À la croisée des genres, des styles et des matériaux, Sess Essoh est un artiste singulier et touche-à-tout qui refuse les étiquettes et les carcans, et œuvre inlassablement pour faire de l’art une « chose publique » afin que le plus grand nombre puisse se l’approprier et s’en nourrir, dans tous les sens du terme.

Sess Essoh, mais si, souvenez-vous, le compositeur du poème-emblème de l’exposition Babitopie, l’homme qui mettait des mots sur les maux et habillait les rêves des oubliés du développement d’un manteau de poésie urbaine. Il se trouve qu’en plus d’être un magicien des mots, Sess fait aussi chanter crayons, pastels, craies et pinceaux sur tous les supports qui lui tombent sous la main : chutes de toile tissée, jeans, sable, lanières en plastique, cordes, contreplaqué… globalement tout ce qui lui parle et lui semble apte à accueillir l’expression artistique de son intériorité en fonction de son actualité du moment et donc, de celle de son pays. Car cet artiste plasticien revendique une inspiration puisée dans le quotidien, les réalités politiques et sociales, le vécu des gens qui l’entourent.

Né en 1988 à Dabou où il a effectué sa scolarité à l’EPP de Toupah-SAPH, il manifeste très tôt une grande curiosité pour tout ce qui relève de l’art et la culture, dévorant les aventures des héros torturés des comics Marvel et les biographies des artistes qu’il trouve dans les coupures de journaux. C’est ainsi qu’après le BEPC, il intègre le Lycée d’enseignement artistique, puis l’École nationale des beaux-arts d’Abidjan, dont il sortira diplômé de l’atelier d’art mural en 2012. Passionné d’histoire, de musique et de mots, ce jeune homme volontaire et déterminé, qui a entamé sa carrière sitôt sorti de l’école, s’intéresse à tout ce qui se passe, se dit et se fait autour de lui. Ses sujets de prédilection : la vie quotidienne, les mutations au sein de la société et le rapport entre l’homme et la société.

A son actif, plusieurs expositions collectives dont « Abidjan, on dit quoi ? Jeunes talents de Côte d’Ivoire », tenue en septembre 2014 à la Rotonde des arts au Plateau. Plus récemment, l’exposition « Friction », dans le cadre de l’événement artistique Cité des arts organisé au Bao Café à l’initiative du collectif A’lean & friends. Et enfin, sa participation à la fabuleuse « Babitopie », comme nous vous le rappelions en préambule de cet article. Pour info, Sess Essoh est également le directeur artistique de l’event « Abi Reggae Art », exposition se tenant en marge du festival international de reggae d’Abidjan.

Enfin, autre corde - et non des moindres, à ajouter à l’arc de cet artiste touche-à-tout qui se sent aussi à l’aise dans la fébrilité des rues des « bas quartiers » que dans l’intimité de son atelier personnel : le street art (après tout il s’agit de sa formation de base). En 2015, Sess a ainsi cofondé avec deux amis (les artistes Yéanzi et Ekra) le collectif d’artistes plasticiens et de street artists YES GRAFFITI. Et ce groupe d’amis – de passeurs devrait-on dire, motivé par un puissant désir de porter l’art, la mémoire et l’amour de la culture dans les rues, a donné ses lettres de noblesses à cet « art de mauvais garçons ». S’exprimant sur de vieux bâtiments publics dégradés ou abandonnés, afin de permettre à la beauté de réinvestir un urbanisme sauvage et non réfléchi, ils ont commencé par lancer leurs pinceaux à l’assaut du Collège moderne de Bingerville. Nelson Mandela, Murielle Ahouré, Jems Kokobi, Bernard Dadié, Zadi Zahourou, Foteh Memel, Félix Houphouët-Boigny… l’idée étant de promouvoir les role models d’hier et d’aujourd’hui, de convoquer leur souvenir dans les mémoires vives de cette jeunesse en perte de repères et de réattribuer ses héros à la communauté. Dans cette optique, c’est à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan que le trio d’amis a posé l’un de ses actes les plus forts, réalisant avec le concours de quelques jeunes détenus une superbe fresque de six portraits : Alpha Blondy, Didier Drogba, Samuel Eto’o, Lionel Messi, Ronaldo, Neymar et Kajeem, « gardien du feu ».

Car Sess n’en démord pas : « L’art aujourd’hui est un métier qui peut nourrir son homme et lui permettre d’avoir une position sociale » et il ne faut pas avoir peur d’apprendre.

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