La Belle et les Bêtes

13 mai 2015 PAR

« Je n’arrive pas à comprendre, ni à concevoir que des personnes sensées, intelligentes ; un peuple aussi convoité et dévoué que les Ivoiriens, puisse se permettre d’avoir des comportements aussi… macabres, parce que je ne sais pas comment je vais devoir appeler ça ».

Voilà la petite bombe qu’a lâchée l’ambassadrice beauté de Côte d’Ivoire, alias Jennifer Yéo (Miss Côte d’Ivoire 2014) il y a quelques temps sur sa page facebook, enflammant la toile ivoirienne. Yéyémagazine revient pour vous sur ce « Yéo Gate ».

MA-CA-BRE, 7 lettres et 3 petites syllabes. Il n’en aura pas fallu davantage pour mettre le feu aux poudres et susciter la colère des Ivoiriens qui se sont sentis unanimement insultés, vilipendés et même « abusés » par ce qualificatif peu flatteur sorti de nulle part.

Quoi ? Les traiter de personnes aux « comportements macabres », quand on sait que selon la définition du Larousse, le mot macabre signifie :

  • Qui évoque une mort dans des circonstances tragiques : Faire une découverte macabre dans un jardin.
  • Qui évoque le côté sinistre de la mort : Humour macabre.
  • Qui est triste, sinistre, lugubre : Soirée macabre.

Qui est "macabre" ?

En Côte d’Ivoire, comme partout en Afrique (et ailleurs), tout ce qui se réfère à la mort est inquiétant et fait peur.

Dieu sait que des frayeurs et des douleurs indicibles liées à la mort, le pays en a suffisamment vécu au gré des crises traversées : plus jamais ça.

On comprend donc aisément qu’il n’ait guère plu aux Ivoiriens de se faire traiter de « macabres ». Quasi-immédiatement après cette sortie, les réseaux sociaux sont devenus le théâtre d’une vraie « chasse à la Miss » et les « droits de réponse » ont commencé à fuser de toutes parts.

Drôles ou sérieux, impulsifs ou argumentés, douteux, injurieux voire orduriers (certains des noms d’oiseaux utilisés pour qualifier la jeune reine de beauté ne figureront jamais dans aucune encyclopédie ornithologique) : il y en a eu de toutes les sortes.

Au-delà de la polémique

Pourtant, au-delà de la polémique, le message (fort) maladroitement délivré par Jennifer Yéo n’est pas dénué de pertinence, puisqu’il s’agit de conscientiser la population ivoirienne sur le (grave) problème de l’insalubrité.

Après tout, ce genre d’initiative citoyenne ne correspond-il pas au type d’attitude encouragé chez les Miss sous mandat ?

En Côte d’Ivoire, malgré les nombreuses campagnes de sensibilisation et les diverses actions entreprises par les pouvoirs publics et les ONG, les rues et les espaces publics demeurent extrêmement sales, et les maladies et dégâts liés à l’insalubrité prolifèrent : il est bien loin le temps des « 600 francs » (montant de l’amende forfaitaire imposée à l’époque aux pollueurs pris en flagrant délit par les agents de la salubrité urbaine) qui verbalisaient les irrespectueux de l’environnement…

Le problème, c’est qu’en usant d’une rhétorique approximative et agressive, la jeune pourfendeuse des ordures s’est pour ainsi dire elle-même coupée l’herbe sous le pied, puisque tout ce que l’on retiendra de son message est une attitude méprisante vis-à-vis du pays et du peuple qu’elle est censée représenter et glorifier.

Véritable ras-le-bol

Trop, c’est trop. Miss Côte d’Ivoire n’en peut plus de sauter de tas d’immondices en tas d’immondices dans son propre pays alors qu’à l’étranger, elle trottine du bout de ses talons aiguilles sur un beau pavé lisse et propre.

Miss Côte d’Ivoire n’en peut plus d’être incommodée par l’odeur pestilentielle du bouillon de culture ivoirien alors que sitôt passées les frontières de la terre d’Eburnie, des parfums agréables et enivrants viennent chatouiller ses délicates petites narines.

En guise de traitement de choc, la demoiselle a donc tourné sa vidéo avant de la lancer comme un filet sur la toile. Et comme à Abidjan, on dit qu’il faut « choquer pour plaire », Miss Yéo s’est sans doute dit qu’il fallait « choquer pour conscientiser ».

Raté

C’est d’autant plus déplorable que même si le ton employé était exaspérant et les propos tenus, décousus et agressifs, le message avait une réelle importance.

Une importance dont nous risquons de prendre la mesure trop tard et à nos propres dépens, si rien n’est entrepris pour faire évoluer les comportements dans le sens d’un développement durable et profitable à tous.

Car les attitudes macabres… pardon, insalubres des citoyens, c’est un peu l’effet papillon : un simple battement d’ailes de ce petit insecte peut déclencher une tornade à l’autre bout du monde. Il suffit pour s’en apercevoir de voir l’état moribond de la baie de Cocody, que le déversement des eaux polluées en provenance d’Adjamé et Abobo asphyxie un peu plus chaque jour.

Alors chers Yéyénautes, si l’on cessait de s’offusquer d’un mot malheureux pour se concentrer sur les vraies priorités ? La solidarité responsable ne vaut-elle pas mieux que la solidarité haineuse ?

Chimène Désirée

A lire aussi