ORDRE 63 : LIBEREZ, ABOBO ARRIVE !

29 janvier 2014 PAR
Au nom des 63 disparus du 1er janvier 2012, morts d’avoir rêvé de lumières et d’émerveillement.

Abidjan Plateau, décembre 2011.

Par bus, cars, convois exceptionnels de « Gbakas », en taxis, wôrô-wôrôs, des milliers, des dizaines de milliers d’Abidjanais envahissent les rues du Plateau. Ce sont des Abidjanais qu’on ne voit jamais en ces lieux-là. Jamais ils n’ont l’occasion de s’approcher du centre du pouvoir qui fait et défait leur vie depuis toujours. Ce sont des Abidjanais pour qui le « miracle ivoirien » n’a jamais été que la télé-vision des quelques tours de verre à cause desquelles on surnomme abusivement le Plateau « petit Manhattan ». Ce sont les Abidjanais des quartiers populaires, des « ghettos ». Ils sont là parce que le Plateau est en feu. Des feux de toutes sortes, mais pas une seule flamme. Les tours, les bâtisses, les rues, les ponts scintillent de lumières de toute la palette chromatique et donnent à ce centre si sérieux d’affaires et d’administration, un air de fête qu’on ne lui connaît pas souvent.

Illuminations : illuminer la nation pour finir l’année en beauté. « Le Plateau dja foule ! », « Le Plateau ressemble à Paris ou New York la nuit ! », « Le Brave bravetchè nous a fait un beau cAdo »… La rumeur s’est répandue comme une rafale de kalachnikov dans toutes les cités-dortoirs de la ville et de ses environs. Et chaque soir, le Plateau se vide d’une certaine catégorie d’Abidjanais pour se remplir d’une autre. Les premiers, plus aisés, blasés, regardent d’étonnement et de mépris les seconds parader, s’enthousiasmer, s’extasier même. Le Plateau est devenu le spot (au sens propre comme au figuré) pour des centaines de milliers de gens d’Adjamé, de Koumassi, de Port-Bouët… et d’Abobo.


Abobo la guerre

Abobo la martyre. Abobo qui a perdu nombre de ses enfants lors de la « crise postélectorale ». Abobo-la-guerre comme chantait Daouda, pourtant surnommé « le sentimental ». Abobo est sorti pour regarder autre chose que le spectacle de sa misère quotidienne. Abobo est sorti pour voir autre chose que ses rues insalubres et ses immeubles décatis. Abobo est sorti pour souffler un peu de sa guerre à elle qui ne s’est jamais terminée : la guerre contre la pauvreté. Jeunes, vieux, enfants, en famille, en associations, en gangs, parfois par sous-quartiers entiers, tout Abobo s’est passé le mot et s’est déplacé au Plateau pour admirer les « lumières ».

Source
  YOUTUBE
Daouda : Gbaka roulé.

La transhumance est quotidienne et prend de l’ampleur chaque jour un peu plus. Il en devient spectaculaire de regarder les hommes, les femmes et les enfants qui viennent eux-mêmes regarder le spectacle d’un centre-ville qu’ils n’ont jamais vu ainsi ou bien qu’ils n’ont tout simplement jamais vu. Le climax de ce film est atteint la nuit du 31 décembre au 1er janvier avec les feux d’artifices. Un an plus tôt, à la même période, pendant que le reste de la ville et du pays fêtait plus ou moins tranquillement le nouvel an, Abobo écoutait les bruits des armes et pleurait déjà ses morts… de tous les camps. Mais cette nuit-là, Abobo a entendu tonner des canons et des magnifiques geysers multicolores ont surgi dans le ciel noir au-dessus de la lagune. Les claquements inquiétants des « 12-7 », les batteries anti-aériennes, dessinent des bouquets de fleurs sous les nuages. Les craquements sinistres des kalachnikovs font pleuvoir des milliers de pétales sur les ponts ! La poudre qui tue, essaime le malheur, peut donc aussi donner de l’émerveillement et de la beauté. Laissez-nous le mode d’emploi, s’il vous plaît, messieurs les artificiers.


Abidjan Plateau, décembre 2012

Pour les fêtes de fin d’année, le Plateau s’est encore vêtu d’habits de lumière. Pourtant, il y a moins de « touristes des lumières » qui se font photographier sous les frises ! La raison de ce désert, là où il y avait une forêt luxuriante, c’est une décision étrange : une partie des « illumine-nation » a été décentralisée à Abobo. Il y a de la maladresse dans cette décision (restez faire la fête chez vous, entre vous !), mais les feux d’artifice du réveillon du nouvel an auront quand même lieu au Plateau…

Abidjan Plateau, nuit du 31 décembre 2012 au 1er janvier 2013

D’incroyables rumeurs ont commencé à courir la ville la nuit du réveillon du saint des bois, le dénommé Sylvestre. Attaque ? Insurrection ? Attentat ? Attentat-suicide ?... Aucun officiel n’a daigné interrompre son flot de champagne pour informer les citoyens. Alors, dans la forêt d’incertitudes, les fils d’actualité des réseaux sociaux se sont tendus, les faces se sont surbookées, les gazouilleurs ont twitté à plein bec, les pouces ont chauffé les claviers des téléphones. Ce qui devait être le plus beau jour de l’année s’est transformé en un cauchemar sans nom. Le décompte macabre commence très vite et grimpe de façon surréaliste d’heure en heure. « Saint Sylvestre tragique, des bousculades font plus de 60 mort et 200 blessés » (AIP) « 61 morts dans une bousculade la nuit du Nouvel An à Abidjan » (AFP) Avec la gueule de bois du matin, le chiffre atteint 63 ! On a envie de croire à une hallucination. Au pire de la guerre, personne n’a compté autant de cadavres en si peu de temps ! Une question se met alors à courir les cerveaux qui n’ont pas été trop abîmés par les orgies de la veille : Comment une bousculade dans les grandes rues du Plateau peut-elle faire plus de morts que FRCI, ONUCI, FDS et Licorne réunis un jour d’avril 2011 ?


Procureur show

C’est pour répondre à cette question qu’entre en jeu le Procureur de la République. Son travail, c’est de procurer des réponses quand la République se pose des questions. D’abord, il se saisit vigoureusement de l’enquête. Puis, il saisit des témoignages de tout genre, en commençant par ceux des victimes (vivantes de préférence). Ensuite, il convoque des experts qui font des autopsies à tour de bras. Au 34ème macchabée, il en a assez vu. C’est le moment de passer sous les spots lights de la Rébarbative Télévision Ivoirienne, RTI en abrégé. Il faut procurer à la République entière les conclusions de l’enquête.

Procuration première

Sur les victimes, on a observé des côtes brisées, des sternums explosés, des poumons malmenés et toutes sortes de signes traumatiques qui montrent qu’elles ont toutes été piétinées et sont mortes étouffées. Les parents des victimes peuvent respirer. Quel soulagement d’apprendre que personne ne meurt de paludisme ou de diarrhée hémorragique quand elle se fait piétiner par des milliers de gens.

Procuration deuxième

Il y a eu un « défaut d’éclairage sur la voie publique ». Quelle ironie quand on vient de voir une telle profusion de lumières ! Pour éviter des descriptions de scènes de films d’horreur, nous vous épargnons la litanie des autres causes procurées au Journal de 20 heures ce samedi-là. Comme par exemple, cette histoire de barrière de chantier qui aurait cédé. Venons-en directement à la raison principale invoquée pour expliquer la bousculade. Roulement de tambour, s’il vous plaît ! Au fond de la classe, avez-vous une idée ? Non, ce n’est pas Chris Brown qui est à l’origine de la bousculade. Le pénible chanteur avait fini de brailler et de traumatiser les chauves-souris la veille … C’est après recadrage de lunettes et coup d’œil appuyé sur ses feuilles de notes, que le procureur a procuré la réponse depuis les sommets de l’antenne des Ronflements Totalement Infernaux (RTI en abrégé). Aux alentours du stade de l’homme de paix Houphouët-Boigny, la foule, encore éblouie par la persistance sur les rétines du spectacle féerique de pyrotechnie, s’égaye paisiblement vers divers points de sortie du Plateau. Soudain, elle entend cette terrible rumeur : « Libérez ! Abobo arrive ! » C’est le signal d’un sauve-qui-peut général à l’origine de la bousculade mortelle. Procuration de haut vol.

Abobo, encore une fois piétinée dans son orgueil et dans sa chair car bien évidemment, ce sont les gens d’Abobo et par extension tous les pauvres et les démunis rentrant à pied chez eux, qui ont payé le plus lourd tribut à cette kermesse infernale. 63 personnes mortes piétinées par la foule, piétinées par la prétention de l’intelligence, piétinées par la suffisance, piétinées par l’incompétence en série. On ne nous y reprendra plus. Nous, gens d’Abobo ; nous, les damnés de la terre. Un jour, ce sera à nous de donner de l’espoir, à nous de susciter de l’intelligence et de la beauté. Ce jour-là, la foule portera 63 anges à bout de bras et criera de bonheur quand elle entendra : « Libérez ! Abobo arrive ! »

by Gauz

Contre-ordre 63

Malgré sa truculence, son lyrisme et la vive émotion qu’il réussit à nous communiquer, le texte de Gauz n’en demeure pas moins, pour moi et une partie de la rédaction Yéyé, l’expression d’un sentiment personnel. Mon avis propre le situe plus près de la tribune libre du citoyen lambda que de l’article de presse du journaliste professionnel qu’il sait être quand il ne se laisse pas submerger par ses émotions. Quelle que soit la couleur politique de l’establishment à la tête de l’Etat, dès que survient une catastrophe du genre de celle de la grande bousculade du plateau le 1er janvier 2013, le réflexe de tous est de toujours chargé les pouvoirs publics. Tout le monde se mue en expert pour prédire après coup, ou plutôt postdire (permettez le néologisme), ce qu’il aurait fallu faire pour éviter le pire qui a déjà eu lieu.

Souvenez-vous, les mêmes cris d’orfraies avaient été poussés après qu’une bousculade ait tué 19 personnes en mars 2009, quelques minutes avant un match Côte d’Ivoire-Malawi au… stade Houphouët-Boigny. Le pouvoir de l’époque en avait aussi eu pour son grade en dénonciation de culpabilités et en procès de négligences. Certes, parce qu’il est au dessus de tous, l’Etat est responsable. Mais on ne peut pas le juger systématiquement coupable, surtout quand frappe l’indicible. Loin de moi l’intention d’éluder la question des responsabilités mais un tel enchaînement diabolique de situations conduisant à un drame d’une telle ampleur, qui peut vraiment le prévoir ? Relativisons donc les invectives et concentrons-nous sur l’enquête et ses analyses. C’est en se concentrant sur les enquêtes et la reconstitution des évènements que l’industrie aéronautique a fait de l’avion le moyen de transport le plus sûr. Le débat continue de faire rage dans les couloirs de la rédaction et les contradictions internes que nous étalons sur la place publique sont pour nous le gage de sincérité et de diversité d’opinions que nous nous engageons à vous servir.

Par Hermann Maier

A lire aussi