Affaire Comium, GreenN, Café Mobile et Warid Telecom : que se passe-t-il vraiment ?

25 avril 2016 PAR
Telle une épée de Damoclès, la menace planait sur quatre des sept opérateurs de téléphonie mobile que compte la Côte d’Ivoire. En effet, depuis le premier trimestre 2015, Comium (KoZ’), Oricel (GreenN), Niamké Telecom (Café Mobile) et Warid Telecom avaient été sommés par le gouvernement et l’Autorité de régulation des télécommunications en Côte d’Ivoire (ARTCI), d’unir leurs moyens pour éponger leur dette commune vis-à-vis de l’État et de l’ARTCI. Une dette s’élevant à plus de 90 milliards FCFA. Face au « refus » d’obtempérer de ces 4 opérateurs, l’ARTCI a donc procédé au retrait pur et simple des licences attribuées pour l’exploitation du réseau téléphonique ivoirien.

Vue sous cet angle, l’affaire paraît simple. Pourtant, depuis l’annonce du gouvernement, la polémique autour de cette affaire ne cesse d’enfler et les interrogations se multiplient : pourquoi l’ARTCI a-t-elle procédé au retrait de ces licences ? Quel est le sort réservé aux employés de ces sociétés téléphoniques ? Ne pouvait-on pas trouver une solution moins radicale que la fermeture de ces entreprises ? Afin d’apporter des éléments de réponse à ces questions, Yéyémag a plongé au cœur de ce qu’il convient d’appeler « l’affaire Comium, GreenN, Café Mobile et Warid Telecom ».

1) Pourquoi l’ARTCI a-t-elle procédé au retrait de ces licences ?

Une licence est une autorisation délivrée à un opérateur pour lui permettre d’exploiter une activité de télécommunication. Cette autorisation permet à l’opérateur d’exploiter un réseau. En retour, ce dernier paye une contribution financière à l’État et à l’ARTCI (redevance) et est dans l’obligation de respecter le cahier des charges qui accompagne la licence.

Pour expliquer le retrait des licences de ces quatre opérateurs, le directeur général de l’ARTCI, Bilé Diéméléou et le ministre de la Poste et de l’Économie numérique, Bruno Nabagné Koné, évoquent le non respect des obligations inscrites dans le cahier des charges, notamment la qualité du service. En effet, Bruno Nabagné Koné révèle que les quatre opérateurs incriminés proposent encore la 2G alors que la licence 3G a été délivrée depuis 2013. Pour lui donc, si un opérateur est« incapable d’acquérir une licence à 6 milliards FCFA en 3G, ne lui demandez pas d’être compétitif en 4G puisque les autres sont déjà en train de commercialiser la 4G ». Bilé Diéméléou ajoute que ces opérateurs n’ont pas la capacité financière pour procéder aux investissements nécessaires au développement de leur activité, puisque certains d’entre eux n’ont même pas installé de réseau à l’intérieur du pays. L’autre raison avancée est l’incapacité de ces sociétés d’éponger leur dette vis-à-vis de l’État (95 %) et l’ARTCI (5 %), malgré la signature de moratoires permettant d’échelonner la dette pour faciliter les paiements. En somme, la décision de retirer ces licences a été prise pour non seulement protéger l’État mais aussi veiller aux intérêts des consommateurs qui méritent des réseaux téléphoniques de qualité.

C’est même pour cela que Bruno Nabagné Koné préconise de limiter le marché de la téléphonie ivoirienne à quatre opérateurs, à l’instar de pays comme l’Allemagne, le Ghana ou encore les États-Unis. Dans cette optique, des études sont actuellement en cours à l’ARTCI, afin d’attribuer une dernière licence à un quatrième opérateur qui viendra concurrencer les trois leaders du marché : Orange, MTN et Moov.

Pour revenir aux quatre futures ex-sociétés, des délais (15 avril pour Warid Telecom et Café Mobile et 30 avril pour Comium/KoZ’ et GreenN) ont été fixés pour non seulement permettre aux opérateurs d’informer leurs abonnés de leur cessation d’activité, mais aussi permettre aux consommateurs d’épuiser leurs crédits (mais seulement entre abonnés du même réseau).

Par ailleurs, le projet de portabilité envisagé depuis 2012 dans la loi sur les télécoms, dont l’effectivité a été annoncée par Bruno Nabagné Koné à l’ouverture de la sixième édition de l’AFRICA IT &TELECOM FORUM le 21 avril dernier, permettra aux abonnés des défuntes sociétés de conserver leurs numéros tout en changeant d’opérateur. D’ailleurs, des propos même du ministre, c’est « la décision de retrait de la licence à quatre opérateurs [qui] nous a fait accélérer le pas ».

2) Quel est le sort réservé aux employés de ces sociétés téléphoniques ?

Bien malin qui saurait répondre à cette interrogation suscitant de vives inquiétudes au sein du personnel de Comium/KoZ’ et GreenN, les deux seules sociétés concernées encore en activité. Car bien qu’ayant obtenu sa licence, Warid Telecom n’a jamais réellement démarré ses activités. Café Mobile quant à lui, aurait fermé ses portes depuis 2012 selon l’ARTCI.

Reste qu’aucune des interventions de l’ARTCI ne situe réellement la population sur le sort des quelque 539 employés de Comium/KoZ’ et GreenN. Recevant les journalistes et peu de temps après les consommateurs, l’autorité de régulation ivoirienne a laissé entendre que l’obligation de reprendre les salariés desdites structures ne figurerait pas dans le cahier des charges du quatrième opérateur téléphonique à venir. Cet opérateur n’aura donc aucune obligation vis-à-vis des salariés en ballotage, mais pourrait être perçu comme un employeur potentiel par ces derniers. Leur sort, en tout cas, ne semble pas émouvoir outre-mesure le ministre de tutelle, qui a affirmé en conférence de presse, avoir « foi que l’ensemble du personnel trouvera[it] un emploi dans d’autres entreprises ». Donc après goudron, c’est foi on va manger quoi…

Au cours de notre enquête, nous avons tenté à plusieurs reprises de joindre les responsables desdites sociétés pour avoir une idée plus précise du sort qui attend leurs salariés. Mais toutes nos tentatives sont restées vaines car les numéros des standards ne sont plus en service et les locaux (de Comium notamment) ont fermé suite au départ des différents directeurs. Une situation qui soulève de nombreuses interrogations. Ces messieurs ont-ils réellement pris la fuite comme le laisse supposer une vidéo prise à l’aéroport le jour de leur départ ? Ou ont-ils été poussés par les autorités ivoiriennes à quitter le territoire comme le pensent certains de leurs employés ? Pour l’heure, ces questions restent sans réponses...

Chez GreenN, c’est la stupeur mêlée d’incompréhension. Jointe par Yéyémag, l’une des employées – qui a souhaité rester anonyme – a affirmé que l’ensemble du personnel avait reçu un mail se voulant rassurant, stipulant qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir puisqu’une subvention venue de Libye permettrait de mettre un terme aux tracasseries financières de la société. Ladite subvention serait-elle restée en suspens du fait de la reprise de la guerre dans le pays ?

3) Ne pouvait-on pas trouver une solution moins radicale que la fermeture de ces entreprises ?

À cette question, le directeur de l’ARTCI répond formellement : « Si on réagit aujourd’hui, c’est parce que nous sommes in, nous sommes des Ivoiriens nouveaux. Donc on ne veut pas laisser les choses se faire au hasard ». Fin de citation.

Aaaaaaaaah le fameux « Ivoirien nouveau » : comme il a le dos large !

Chimène Désirée

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