Flambée des denrées de première nécessité : que se passe-t-il ?

21 mars 2017 PAR
Cherté de la vie, prix vertigineux des loyers, augmentation du prix de l’électricité… L’inflation frappe, encore et toujours, et ces derniers mois, le panier de la ménagère ivoirienne prend carrément la fusée ! Yéyémag a mené l’enquête pour tenter de comprendre les causes de ce fléau qui use les Ivoiriens depuis trop longtemps maintenant.

Le récit officiel est : depuis 2012, le taux de croissance de notre cher pays flirte avec les 9%, et les investisseurs se bousculent au portillon pour profiter du second « miracle » économique ivoirien, porté notamment par une ambitieuse politique de grands travaux.

Mais malgré la hausse de 40 % du salaire minimum, le taux de pauvreté n’a chuté que de cinq points de pourcentage entre 2011 (51%) et 2015 (46%), et la population, qui s’arme de patience depuis plusieurs années en se disant qu’elle finira bien par bénéficier un jour des retombées de ces pluies de milliards annoncées à tout va, commence à s’essouffler et à demander des comptes aux autorités.

Entre les mutineries de janvier (dont le règlement a déjà sérieusement ponctionné le budget de l’Etat) et les grèves à tout va (qui risquent de se poursuivre si les 249 milliards de FCFA d’arriérés de salaires ne sont pas versés aux fonctionnaires), c’est peu de dire qu’il y a comme un méchant malaise social au pays.

Malaise au niveau des populations, que l’inflation galopante constatée sur les denrées alimentaires de première nécessité n’arrange pas, quand du côté des autorités, le casse-tête du développement inclusif inscrit sur la feuille de route des « émergenciers » est encore compliqué par la chute de 30 % du cours du cacao, qui contribue de façon directe et indirecte aux ressources de quasiment tous les citoyens ivoiriens.

Rien de neuf sous le soleil

Pourtant cette situation n’a rien de nouveau. Pour vous en assurer, livrez-vous à un petit test et tapez « flambée des prix en Côte d’Ivoire » dans la barre de votre moteur de recherche Internet. Vous verrez défiler les résultats par année(s) : 2016, 2011, 2010… et 2008, année des tristement célèbres « émeutes de la faim » qui avaient eu lieu dans plusieurs pays du monde (Égypte, Maroc, Indonésie, Philippines, Haïti, Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mozambique, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso...).

Bien sûr cela ne console pas, mais avant de s’insurger, il faut d’abord chercher à comprendre… et peut-être nuancer.

D’abord les faits…

Le ministère du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME fournit depuis fin 2016 des tableaux indicatifs de l’évolution des prix des produits alimentaires et de lessive. À partir de ces documents, nous avons compilé le tableau suivant :

Période

Nombre de produits ayant connu une augmentation de prix de référence

Nombre de produits ayant connu une baisse de prix de référence

Nombre de produits ayant connu une stabilité des prix par rapport à la semaine précédente

8-11 novembre 2016

22

16

127

22-25 novembre 2016

32

18

114

6-9 décembre 2016

31

15

113

20-23 décembre 2016

36

25

100

31 janvier-3 février 2017

28

35

97

14-17 février 2017

23

22

115

28 février-3 mars 2017

19

23

119

Plus concrètement, et selon l’enquête que nous avons menée par nos propres moyens, il ressort que les denrées de première nécessité les plus touchées par la hausse des prix sont l’huile, le riz et le savon.

ensuite les causes

Concernant l’huile, qui est de loin le produit le plus touché, l’opérateur économique que nous avons interrogé sous couvert d’anonymat nous a expliqué que l’inflation constatée est imputable à une baisse de la production locale d’huile de palme brute.

Associé à une demande sans cesse croissante, ce phénomène a entraîné une pénurie sur le marché, au point que certaines entreprises ont été contraintes d’importer de l’huile de palme de Malaisie pour pallier cette situation.

Les usiniers étant soumis à la taxe sur l’importation et aux impôts, répercutent naturellement ces charges sur le prix de vente, ce qui impacte directement le consommateur final, comme l’explique Mohammed Tall, grossiste à Cocody : « Lorsque le prix départ usine subit une augmentation, c’est toute la chaîne de vente qui prend un coup. C’est le cas actuellement, avec un prix départ usine qui a grimpé à cause des taxes et des charges. Sans compter que les détaillants aussi veulent conserver leurs marges, donc ils fixent les prix en fonction, de sorte à rester bénéficiaires ». Résultat : la bouteille d’1 litre d’huile, qui coûtait 800 FCFA encore l’année dernière, est passée à 1 100 FCFA en 2017.

En ce qui concerne le riz, son augmentation est due à la hausse du dollar, qui pourrait menacer à terme la stabilité financière des pays émergents.

Enfin, pour ce qui est des autres denrées de première nécessité telles que le piment, l’aubergine ou la tomate, leur augmentation est due en grande partie aux perturbations climatiques : les produits vivriers étant des produits saisonniers, ils abondent généralement sur les marchés avec des prix bas juste après la saison des pluies tandis qu’à contre-saison, leurs prix augmentent drastiquement, période de vache maigre oblige. Or le cycle climatique étant aujourd’hui fortement perturbé, le cycle de production et celui des prix s’en ressentent eux aussi fortement.

Produits alimentaires de base

Quantité

Prix FCFA 2016

Prix FCFA 2017 (mars)

Huile

1 l

800

1 100

Riz

1 kg

275

375

Tomate

1 kg

1 200

1 480

Pomme de terre

1 kg

225

525

Oignon

1 kg

295

295

Viande

1 kg

1 800

1 980

Poisson

1 kg

2 900

3 800

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Difficile dans ces conditions de poser des actes concrets, trop de facteurs, comme la hausse des cours mondiaux des produits alimentaires de base, étant indépendants de la volonté des décideurs.

Chez les consommateurs, on fait grise mine. Mariam, dactylo dans une boîte de la place, n’attend plus rien des autorités, mais elle se dit particulièrement déçue de l’Association des consommateurs de Côte d’Ivoire qui, selon elle, n’engage pas suffisamment d’actions concrètes auprès des autorités pour améliorer les choses.

Pour les grossistes et autres revendeurs, il suffirait que le gouvernement baisse les taxes sur les produits de première nécessité afin que les prix fléchissent à leur tour.

Enfin du côté des autorités, le Conseil national de lutte contre la vie chère, créé en juillet 2016, semble destiné à colmater les brèches comme il peut. Chargé de suivre la mise en œuvre des stratégies du gouvernement pour lutter contre la cherté de la vie, la structure est censée intervenir sur toutes les questions sensibles liées à cet épineux problème pour faire des propositions au gouvernement. Pour l’instant, il s’agit davantage de sensibiliser les populations et de leur donner des outils pour améliorer leur quotidien (soldes, semaines promotionnelles, journée internationale du consommateur, etc.).

Une philosophie de la débrouille résumée avec une ironie mordante par Rachel, femme de ménage à Angré : « Chacun augmente comme il veut et puis y a rien : si tu n’as pas beaucoup d’argent faut te débrouiller ».

Pour combien de temps encore ?

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