Microbes : à l’origine…

03 octobre 2017 PAR
Le phénomène des « microbes » ou, si vous préférez, « enfants en conflit avec la loi » est de plus en plus inquiétant, ces temps-ci. Déjà en août 2015, Yéyémagazine avait tiré la sonnette d’alarme. Retour sur ce fait qui, malheureusement, demeure d’actualité.

Difficile, ces derniers temps, d’échapper à la viralité morbide de l’affaire Claudia Larissa Abogny, jeune étudiante mortellement poignardée par une bande de « microbes » dans la nuit du 11 au 12 août, à Yopougon Niangon. Un fait divers amplement relayé sur la toile, mais malheureusement loin de constituer un cas isolé. Face au laxisme général des autorités dans le traitement de cette nouvelle forme de criminalité urbaine, les populations, indignées et en colère, ont résolu une fois de plus de se faire justice elles-mêmes : le lendemain dans ce même quartier, des échauffourées entraînaient la mort de deux présumés microbes, condamnés sans preuve par la vindicte populaire. Un règlement de compte qui n’est pas sans rappeler le sanglant lynchage public, en avril dernier, de Mamadou Traoré, alias « Zama », chef du redoutable gang de microbes d’Attécoubé… mais qui relève avant tout d’un profond malaise social, d’un grave échec des politiques publiques de développement, et d’une impardonnable légèreté des autorités dans la gestion de la sortie de crise, particulièrement au niveau de la refonte de l’armée et du programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) des ex-combattants, que le gouvernement avait pourtant à l’époque qualifiés de « dossiers prioritaires » du mandat Ouattara.  

« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,

Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,

Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,

Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien et de personne, alors, c’est là, en toute beauté, et en toute jeunesse, le début de la tyrannie ».

(Extrait de La République de Platon, 429-347 av. J.-C.)

Ce texte, écrit au IVe siècle av. J.-C., fait froid dans le dos tant il est d’actualité. Et pas qu’en Côte d’Ivoire. Et partout, la même triste vérité : les « enfants », les « fils », les « élèves », les « jeunes », sont des êtres malléables auxquels on peut tout inculquer, le meilleur comme le pire, et qui ne font que reproduire ce qu’on veut bien leur montrer : le meilleur, comme le pire… d’une humanité malheureusement meilleure dans le pire.

Laissés-pour-compte d’une société qui les instrumentalise à sa guise, ils finissent bien logiquement par se retourner contre la main qui les a « nourris » avant de les abandonner à leur sort, prisonniers devenus bourreaux d’un monde qui n’a rien à leur proposer, personne n’étant là pour leur apprendre à distinguer le bien du mal, ou leur montrer une autre voie de survie que cette violence fondatrice par laquelle ils sont « devenus quelqu’un ».

Les adultes sont (censés être) responsables. Toujours responsables. Doublement responsables : en tant que parents, et en tant que garants de ce monde que, selon un proverbe amérindien bien connu, ils ne font qu’emprunter à leurs enfants. Or les adultes (et cela non plus n’est pas nouveau, malheureusement) sont devenus fous, pulvérisant toutes les barrières de la morale, allant jusqu’à sacrifier la jeunesse pour servir leurs cyniques intérêts.

La violence de leurs enfants est à l’image de cette folie : démesurée, incommensurable, incompréhensible.

Bien sûr, le phénomène des gangs de rue n’est pas nouveau en Côte d’Ivoire, ni propre au pays : en RDC on a les « kuluna », au Congo-B ce sont les « araignées », et les microbes eux-mêmes, que l’on appelle également « vohon vohon » (sorte de bourdon), emprunteraient leur surnom aux gangs des favelas brésiliens filmés par Fernando Meirelles et Katia Lund dans « La Cité de Dieu » il y a déjà 13 ans de cela. Une terminologie qui évoque leur petitesse, leur jeune âge, leur pouvoir de nuisance et leur capacité à se faufiler partout. Pour faire simple : des insectes, des « nuisibles » devenus hors de contrôle, qu’il faut « baygonner » parce qu’il n’y a plus d’alternative.

La violence est certes la chose au monde la mieux partagée. Aujourd’hui totalement banalisée, esthétisée, budgétisée et marketée ; forwardée à tour de clic et partagée à la vitesse de la lumière dans la grande matrice du net qui irrigue le village planétaire, ses limites sont sans cesse repoussées tandis que dans le même temps notre tolérance à l’insoutenable augmente de façon alarmante. Mais le fait que la vraie violence, celle qui mutile, torture et tue, touche une population de plus en plus nombreuse et de plus en plus jeune, instrumentalisée par des adultes avides et sans scrupules, témoigne de la faillite morale, éthique, politique, absolue, de la société dans laquelle nous vivons.

Bien davantage qu’une maladie externe rongeant le corps social, les microbes ne sont que les symptômes endogènes d’un corps social malade.

Ils ne sont pas la cause, ils sont le résultat.

QUI ?

Les microbes sont un peu tout et n’importe quoi, un peu tout le monde et personne à la fois. On dit d’eux qu’ils sont par essence insaisissables, indéfinissables ; pourtant chacun en a une idée bien arrêtée, souvent forgée selon les intérêts ou la chapelle politique.

Pour le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité Hamed Bakayoko, ce sont « avant tout des enfants traumatisés par la guerre ».

Monique Gbekia, déléguée générale de LIDER (Liberté et démocratie pour la République, parti de Mamadou Koulibaly) les assimile, elle, à « des gens que le gouvernement a enrôlés lors la crise postélectorale et qu’il refuse de désarmer depuis 5 ans ».

Stéphane, cadre dans une agence de communication de la place, estime pour sa part que « ces microbes ne sont que la partie émergée de l’iceberg » et qu’« il serait intéressant de savoir qui sont les vrais microbes qui, dans l’ombre, tirent les ficelles ».

Interviewé en août 2014 par l’Infodrome, Diaby Almamy, imam de la mosquée IFPG du Plateau, président de l’ONG « Nouvelle vision contre la pauvreté » et collaborateur de l’ONUCI dans le cadre du DDR, explique que le phénomène « microbes » « concerne trois types d’enfants : il y a celui des ex-combattants, celui des enfants qui ont servi d’indicateurs pendant la crise et ceux qui ont intégré ces groupes juste par suivisme ».

  • « Fruits de ce que certaines personnes ont planté pendant la crise postélectorale » ;
  • « Résultat de quelque chose » ;
  • « Démobilisés que le désespoir a mobilisés » ;
  • « Symptôme d’une terrible maladie dont souffre notre société (…) victimes d’une société impuissante ou indifférente face à leurs problèmes existentiels » ;
  • « Enfants qui n’ont plus peur du sang » ; « Tueurs froids » ;
  • Enfants des quartiers précaires aux profils très variés, « du sage écolier à l’apprenti mécanicien en passant par le turbulent collégien » ou le ferrailleur galérien qui sort agresser les passants à la nuit tombée pour ramener un complément d’argent à la maison ;
  • « Captifs de la rue prisonniers d’une société sans perspective, membres d’une jeunesse urbaine en crise d’identité et en manque de reconnaissance » ;
  • « Effets collatéraux de la guerre » ;
  • « Monstres créés par les comzones et aujourd’hui hors de contrôle » ;
  • « Face cachée d’une politique de mépris et de marginalisation »

La liste est longue.

« Ce sont nos enfants, c’est tout… », se désole un internaute, qui résume en 4 mots tout le tragique de la situation : les enfants étant le prolongement des adultes qui les ont engendrés, une société n’a en effet que les enfants qu’elle « mérite »…

Officiellement et pour ce qu’on en sait, les microbes seraient des enfants, préadolescents et jeunes adultes âgés de 8 à 25 ans. La plupart d’entre eux ne sont pas à proprement parler des enfants des rues : ils ont un toit et une famille, mais leurs conditions de vie extrêmement précaires, en marge de tout système social (éducation, santé, emploi, hébergement…), les auraient poussés à se rassembler en bande et arpenter les rues en quête de leur « pain quotidien ».

Dans certains quartiers démunis, les petits, qui sont plus une charge qu’autre chose pour des parents n’ayant pas (plus) les moyens de les assumer, livrés à eux-mêmes, se forment « à l’école de la rue », cherchant à gagner togo dès leur plus jeune âge en ramassant des bouts de ferraille qu’ils tentent de revendre ou en pratiquant de petits métiers comme cireurs de chaussures ou vendeurs d’eau. La particularité de ceux que l’on appelle « microbes » est d’avoir servi, lors de la bataille d’Abidjan, de guides et d’indics aux rebelles descendus du nord sur la capitale économique, désorientés et peu habitués à la guérilla urbaine. Dans le sillage de leurs aînés, ils en ont profité pour voler et se servir au passage, certains d’entre eux prenant parfois part aux combats. Une formation par la violence qui a vite porté ses fruits et est aujourd’hui devenue le seul modèle de survie que ces enfants connaissent, puisque la plupart d’entre eux, illettrés et analphabètes, n’ont ni le profil ni les moyens requis pour aller s’asseoir sur les bancs de l’école.

QUOI ?

Les microbes s’adonnent au racket d’objets de valeur (téléphones portables, argent, bijoux…) sur la voie publique, souvent accompagné d’agressions physiques brutales à l’arme blanche, machette ou couteau.

« Si tu ne donnes pas tout, tu vas mourir », témoigne une jeune ivoirienne interrogée par la journaliste Charlie Dupiot dans le cadre d’un reportage réalisé pour RFI. « Ils sont très dangereux ; ils sont petits petits et très efficaces ; ils sont très violents, ils n’ont même pas de sentiments »

Récemment, les microbes se sont distingués par le meurtre de Claudia Larissa Abogny et l’attaque d’une église dans la commune d’Abobo où ils se montreraient, semble-t-il, particulièrement actifs ces temps-ci.

COMMENT ?

Les microbes opèrent généralement en bande, à la faveur de la nuit, mais aussi parfois en journée, par attaques fulgurantes, raids et expéditions punitives caractérisés par une rapidité et une brutalité que beaucoup redoutent à Abidjan. Leur modus operandi ? Semer la panique en meute auprès d’un certain nombre de personnes, de préférence pendant les périodes fastes (fins de mois, périodes de fêtes, etc.), afin de s’assurer un butin conséquent.

Les personnes ayant subi des attaques de microbes font état de plusieurs stratégies dont certaines consistent à se faire passer pour des mendiants afin d’endormir la méfiance de leur cible, simuler une bagarre dans laquelle le quidam se retrouve pris malgré lui, ou encore, à la façon d’un rouleau compresseur, avancer postés en ligne le long d’une artère publique et tout ratisser au passage.

Ils ne tuent pas forcément, mais blessent la plupart du temps. Leur façon à eux, sans doute, de signer leur méfait et rappeler leur existence à une société qui semble les ignorer, tristes « Zorro » marquant à jamais la peau de leurs victimes. Beaucoup d’entre eux, ne voyant pas d’autre issue, pour « trouver leur pain », que d’aller « piquer » des inconnus, s’adonnent à la drogue dans les ravins abandonnés des bidonvilles ou les fumoirs de quartiers : « On prenait les valiums et on fumait la drogue, le matin et encore tardivement dans la nuit ; ça enlève la peur dans mon cœur quoi avant d’aller agresser, parce que s’il y a pas la drogue dans nos corps, tu peux pas t’arrêter devant quelqu’un avec le couteau et lui dire “donne-moi ce que tu as” », explique l’un d’entre eux dans le reportage de Charlie Dupiot. Une spirale infernale entretenue par le cercle vicieux de la dépendance et le besoin de se procurer de quoi acheter une autre dose.

L’intensité de leur violence fait que malgré leur jeune âge, beaucoup de gens ont du mal à considérer ces délinquants juvéniles comme des enfants et prônent désormais la tolérance zéro, n’hésitant pas à s’en prendre publiquement et collectivement à tout présumé microbe.

OÙ ET QUAND ?

Le phénomène serait né à Abobo (commune du nord d’Abidjan, aujourd’hui l’une des plus peuplées de la capitale économique : 65 % de ses habitants ont moins de 25 ans et quasiment tous sont au chômage) en 2011, au lendemain de la crise postélectorale, et se serait développé dans le sillage du commando invisible et des différents groupes armés présents à Abobo, pour lesquels ces enfants faisaient de l’espionnage, du renseignement et de la délation de groupes pro-Gbagbo. On parle aussi de Bori Bana où le mouvement se serait constitué, avant de s’étendre jusqu’à Williamsville pour gagner ensuite Abobo.

Ces deux dernières années, cette forme de criminalité urbaine s’est progressivement étendue à d’autres communes comme Adjamé, Yopougon, et même certaines parties de Cocody (on parle notamment de la Riviera M’badon).

Les microbes se montrent particulièrement actifs dans les quartiers et sous-quartiers précaires et entravés comme Dokui ou Avocatier, où le manque (quand ce n’est pas carrément l’absence) d’éclairage public et de voies goudronnées leur offre un terrain de « jeux » idéal, la police elle-même ne s’y déplaçant pas. Cela ne les empêche néanmoins pas d’opérer sur les artères bitumées et fréquentées des communes, au vu et au su de tous, parfois même de certains représentants des forces de l’ordre qui n’osent pas se confronter à ces jeunes délinquants.

POURQUOI ?

Pour beaucoup de raisons qui ne sont pas (que) de leur fait, même si pour certains élus et responsables locaux il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures.

Ainsi, Anne Désirée Ouloto, ministre de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, voit dans l’émergence de cette nouvelle génération de gangs une démission, une faillite de la société et de la cellule familiale (en même temps, on ne l’appelle pas « Maman bulldozer » pour rien…).

Pour d’autres, comme Amara Bamba, directeur de cabinet du maire d’Abobo, ce phénomène est tout simplement imputable à la drogue (d’autant que la Côte d’Ivoire est la plaque tournante du trafic de drogue en Afrique de l’Ouest), et la démission des parents rend ces derniers complices de cette criminalité juvénile.

À quoi l’on pourrait objecter que le terreau d’une situation socio-économique délétère a certainement favorisé cette déliquescence des valeurs morales et éthiques de la société : percuté de plein fouet par la grave crise économique qui a frappé le pays à partir des années 1980, le taux de pauvreté en Côte d’Ivoire est en effet passé de 10 % en 1985 à… 49 % en 2008. Dans le même temps, l’État, en cessant carrément d’investir dans certains quartiers, a progressivement « ghettoïsé » ces derniers, devenus aujourd’hui de véritables no man’s land « en marge de la marginalité », privés des services sociaux de base tout en étant en proie à une démographie et une demande sociale croissantes, et par conséquent totalement exclus des retombées du développement national. Une situation que les crises successives n’ont fait qu’aggraver, et dont l’injustice est d’autant plus difficile à supporter que certaines de ces communes populeuses, comme Adjamé et Attécoubé, voisinent avec le riche centre des affaires du Plateau, vitrine économique de la ville et du pays. Ce climat socio-économique morose a contribué à saper l’autorité et le pouvoir éducatif des parents, eux-mêmes trop occupés à mordre le diable par la queue pour éduquer leurs enfants selon les prérequis indispensables à leur insertion dans la société. Pour ceux qui « ont papiers », ils peuvent toujours devenir brouteurs. Les autres se débrouillent comme ils peuvent et vont vers l’argent gagné le plus facilement, le plus rapidement possible. Dans un tel contexte, nulle surprise que la violence, par ailleurs diffusée à tout-va sur des supports de plus en plus aisément accessibles, apparaisse comme un recours légitime.

Pauvreté grandissante, délitement de la cellule familiale, crise des valeurs morales, désertion des pouvoirs publics, chômage, structuration identitaire par le grégarisme et la violence, et enfin guerre(s)… le cocktail explosif ; les 7 cavaliers de l’Apocalypse ; 7 vents d’une tempête aux graines semées puis négligées pendant des décennies par les différents présidents s’étant succédé à la tête du pays. C’est ainsi que le « pouvoir adolescent » a commencé à écrire sa propre histoire en lettres de sang. Mais pas pour chercher la plage sous les pavés comme en 1968, car cette jeunesse-là n’a pas et n’aura jamais les moyens des idéaux et des horizons dont elle pourrait seulement oser rêver.

Le sociologue Rodrigue Koné, dans une interview accordée à l’E-mag « Potentiels » parue en octobre 2014, livre une analyse clairvoyante du phénomène « microbes » :

« C’est poussés par les adultes qu’ils ont fait exploser les barrières de la morale. Au-delà du clivage entre pro-Gabgbo et pro-Ouattara, c’est la classe politique ivoirienne qui instrumentalise les jeunes, et la crise postélectorale a donné un message fort à ces enfants : on leur a toujours dit qu’il ne fallait pas voler, tuer, etc. Mais ils ont vu à l’occasion de la crise que les adultes qui avaient fixé ces règles en ont eux-mêmes cassé les limites. Cette crise politique a créé des héros qui se sont faits par la violence : tout le système de la rébellion, des chefs de guerre, comzones, etc. qui tenaient tête aux forces de sécurité, a réussi à s’imposer. Cela communique des modèles aux plus jeunes. (…) Les enfants ont vu des adultes censés être leurs modèles, donner la mort souvent de façon atroce à d’autres adultes. Ils ont ensuite vu ces adultes être célébrés et adulés pour leurs actes héroïques. La banalisation de la violence et de la mort a fait reculer d’abord les limites de la peur, ensuite elle a suscité un imaginaire d’héroïsme et enfin elle a désacralisé l’autorité aux yeux de ces enfants précocement propulsés à l’âge adulte. Les cibles des “microbes”, adultes, imams, commissariats, etc., sont symboliques de cette désacralisation de l’autorité sous toutes ces formes, qu’elle soit familiale, morale ou étatique ».

Sans compter que l’instrumentalisation de la jeunesse est une tradition ivoirienne bien ancrée, comme en témoignent la tristement célèbre FESCI − école de « vie » de Charles Blé Goudé ET Guillaume Soro, qui semait terreur et désolation sur les campus et recrutait ses membres jusque dans les lycées et collèges −, ou encore la ferveur jusqu’au-boutiste des jeunes patriotes nourris aux élucubrations politico-mystiques des agoras de quartier, qui offraient de bon cœur leur poitrail à des « leaders » ayant préalablement pris soin de mettre leurs propres enfants nantis-chéris bien à l’abri à l’étranger, pour leur épargner toutes potentielles représailles ou balles perdues.

Allons… qui est fou ?

Voilà donc dans quel contexte les microbes ont grandi. Leurs actions ne sont aujourd’hui sous-tendues par aucune motivation politique puisqu’ils ciblent indifféremment les personnes de tous bords, s’avérant d’autant plus difficiles à « éradiquer » qu’ils servent les intérêts de nombreux adultes bien en place : si selon plusieurs témoignages, ces jeunes délinquants bénéficieraient de soutiens au sein des « brebis galeuses » des FRCI et dans l’armée, ils sont également utilisés comme bras armés par les « Gnambros » (syndicalistes mafieux de transports en commun) dans le contexte de guerres de territoire et d’extension de territoire. Maillons d’un système pyramidal ayant ses ramifications au plus haut, comment s’étonner, dès lors, que le fléau qu’ils représentent ne puisse être endigué ?

QUELLES ALTERNATIVES ?  

Au lendemain de l’assassinat de Claudia Larissa Abogny, la BAE (Brigade antiémeute) a dépêché ses éléments à Yopougon afin de mettre un terme aux affrontements entre les populations riveraines et les présumés microbes. Dans la foulée, 300 agents de police supplémentaires étaient déployés en renfort afin de sécuriser la commune. En août 2014, une vaste opération policière menée à Abobo avait permis l’arrestation de 122 microbes, dont 5 auraient trouvé la mort pendant les interpellations. Officiellement, la surveillance et la prévention des activités « microbiennes » relèvent du CCDO (Centre de coordination des décisions opérationnelles).

Mais de l’avis des populations, ces opérations ponctuelles ne sont pas suffisantes : même si le phénomène a baissé en intensité depuis le lynchage de Zama, les agressions se poursuivent et les jeunes bandits, lorsqu’ils n’échappent pas à la police, sont contre toute attente relâchés assez rapidement. Pour cette raison, et parce qu’ils ne font pas confiance aux forces de l’ordre, dont ils soupçonnent certains représentants de protéger les microbes, les Ivoiriens ont décidé de se faire justice eux-mêmes, procédant parfois à des règlements de comptes spectaculaires, comme le lynchage de Zama à Attécoubé, qui s’est traduit par un impressionnant déchaînement de violence. L’exécution, filmée et partagée sur les réseaux sociaux, a été très médiatisée. Mais d’autres chefs de gang ont eux aussi été passés à tabac et tués par la foule dans d’autres quartiers.

Pour certains, cette loi du talion est la seule solution.

Dans les quartiers les plus exposés à l’insécurité, on voit également se multiplier les comités de vigilance et d’autodéfense : barrages, tours de garde alternés entre les volontaires, interpellations de personnes suspectes, etc. Certains ex-combattants comme Abou, commerçant à Abobo, ont même entrepris de se reconvertir en « chasseurs de microbes » et de détourner les mineurs de la « voie du sang » : constitués en patrouilles de bénévoles et armés de machettes, ils s’en vont débusquer les délinquants dans leurs repaires, notamment les fumoirs de quartier, et les attrapent avec plus ou moins de violence pour les remettre à la police, allant parfois jusqu’à en « neutraliser » certains quand les choses se corsent.

Difficile d’imaginer que dans un pays visant l’émergence, des citoyens se baladent arme blanche en main, à la recherche d’enfants à neutraliser. Abidjan, nouveau Far West ? Le problème avec la justice populaire, ce sont ses dérives et son hystérie contagieuse, conséquences logiques d’une psychose attisée et entretenue par la rumeur et des médias en quête de sensationnalisme : comment, aujourd’hui, faire la différence entre un gamin débraillé et bravache traînant dans la rue et ces microbes qui terrorisent les foules ? « Enfants de la rue et microbes, dites-moi, quelle est la différence ? Tous nos enfants et petits frères qui se baladent dans les quartiers peuvent être considérés comme de potentiels microbes. Donc, vigilance, vigilance », prévient une internaute.

En serait-on arrivé à vivre dans un pays qui redoute ses propres enfants ?

Pour Rodrigue Koné, « (…) la répression ne peut pas être une solution durable, encore moins les discours moralisants. Il s’agit de s’attaquer aux maux à la racine du “pouvoir des microbes”. Le phénomène est un produit social de notre histoire sociopolitique empreinte de violence. Il exige certes des efforts concertés de tous les acteurs sociaux, les services sociaux, la police, le gouvernement, l’école et la famille, mais en priorité ceux de l’État en terme de politiques publiques adéquates. Ces actions publiques doivent urgemment cibler dans ces quartiers, les jeunes à risque et leurs familles, en visant une prise en charge psycho-éducative et sociale. Il faut également infléchir la tendance répressive en mettant en place dans ces quartiers des services de police communautaires orientés davantage vers la prévention du crime. À moyen terme il importe que des mesures gouvernementales offrent aux jeunes des perspectives d’emploi ».

Pour l’heure, les mesures prises en faveur de la réinsertion de ces jeunes délinquants sont quasiment inexistantes. Dans une interview parue dans Jeune Afrique en juillet dernier, Hamed Bakayoko, interrogé à propos des microbes, explique que les autorités ont « créé des centres de resocialisation où ils sont traités ». Il en existe à ce jour… un seul : le centre de resocialisation pour mineurs délinquants de Dabou (CRD). Opérationnel depuis décembre 2014, il compte 73 pensionnaires âgés de 12 à 18 ans qui y reçoivent un soutien psychosocial spécialisé, en plus de cours d’instruction civique et morale, et d’une formation aux métiers de l’artisanat (mécanique, couture, menuiserie). Le centre déplore malheureusement un taux de réinsertion très faible, les entreprises étant réticentes à employer des ex-microbes. Par ailleurs, son existence est aujourd’hui menacée, car il ne dispose pas de fonds suffisants pour fonctionner au-delà du mois de décembre. Si le CRD venait à fermer, ces 73 enfants se retrouveraient de nouveau dans la rue, avec l’impression d’avoir été trahis encore une fois. Il était question que l’établissement soit rattaché au ministère de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, mais il n’est pour l’heure sous aucune tutelle. C’est dire si les autorités s’impliquent dans la résolution de ce tragique problème de société… Pourtant, les deniers de l’État ne seraient-ils pas mieux utilisés s’ils étaient investis dans des services sociaux de base dans les quartiers « à risque » et la construction de centres de réinsertion, plutôt que de servir à l’achat de caméras de surveillance ultra-technologiques dont on ignore le réel impact sur la sécurité nationale ?

Une chose est sûre : si l’avenir d’un pays est à l’image de sa jeunesse, on peut légitimement s’inquiéter pour celui de la Côte d’Ivoire, dont les chefs de famille, devenus des « pompiers pyromanes », semblent définitivement incapables de tendre la main à leurs enfants.

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