Lettre d’un lion au paradis

30 juillet 2015 PAR

Hé ben voilà.
Y avait un lion et y en a plus.
J’étais tranquille j’étais peinard et d’un coup on m’tend un traquenard.
Fini le Cecil. KO. Fin du round. Au tapis. Abana. Décapité, dépecé et abandonné dans une ferme, comme un gros paquet de merde inutile. Tu me diras, faut bien mourir de quelque chose mais quand même, là, ça manque singulièrement de gueule... au moins autant que moi sans ma crinière et ma fourrure.

Ah ça, sûr qu’il a dû en éprouver de la fierté, l’autre grand couillon de dentiste : me trouer la couenne à coups de flèches, me traquer pendant quarante heures (en même temps 55 000 dollars, tu les laisses pas filer comme ça…) et m’achever d’une balle à bout portant tandis que je rendais les armes et passais l’arme à gauche.
Il a même dû sourire de toutes ses belles dents de prothésiste, comme il l’avait fait lors de ses précédents méfaits, posant fièrement devant l’objectif à côté de la dépouille de mes frères. Il paraît qu’il en a tué 43 de toutes espèces, et même un éléphant d’Afrique, et même un ours polaire, ce salaud.

Ils sont quand même bizarres ces humains« Croissez et multipliez-vous » qu’il disait, leur grand patron virtuel, celui au nom duquel ils s’étripent même entre eux. « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ». Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ont pas bouffé la com’, ces cons.

Ils sont quand même bizarres ces humains… Dépenser des fortunes en billets d’avion, faire le tour du monde pour n’en rien voir, rien retenir, juste se lancer, fleur au canon, dans la traque obsessionnelle d’un gros matou certes redoutable à ses heures, mais foncièrement placide la plupart du temps et surtout, qui n’avait rien demandé à personne ni jamais causé le moindre problème à qui que ce soit (à part quelques buffles et antilopes, je l’admets).

Tout ça pour crâner devant ses beaufs de potes en exhibant fièrement une gueule d’animal empaillée et s’essuyer les pieds sur sa fourrure, une Budweiser ou un whisky à la main et un bon gros cigare au bec. Quarante heures de traque pour quelques shoots occasionnels de gloriole mondaine, à se congratuler d’avoir transformé le roi de la jungle en roi des paillassons, bravo les gars : le prix de votre ego atrophié, c’est 50 % de lions rayés de la carte d’Afrique ces 30 dernières années. Joli score…

En même temps, le mec a peut-être mis le prix pour avoir ma peau, mais je ne donne pas cher de la sienne parce que franchement, ses failles doivent être bien plus profondes et pourries que les cavités buccales qu’il soigne pour qu’il ait besoin de les combler en parcourant la planète fusil à l’épaule, en quête de nouveaux trophées à accrocher dans son salon

Sans déconner, Walt’, t’aurais été le dernier être humain sur terre et moi le dernier animal, j’aurais pu comprendre un tel acharnement, mais de grâce, ne viens pas me bassiner avec la noblesse de la chasse, l’homme face à la nature, le frisson de la traque et toutes ces conneries. La chasse, c’est un piège à cons pour frustrés post-néandertaliens. Tuer pour manger, encore, je dis pas ; c’est la loi de la nature, on y est tous soumis. Mais tuer pour tuer, pour le plaisir de soumettre, d’empailler, d’encadrer et d’exhiber, histoire de compenser je ne sais quelle blessure d’ego ou défaillance (con)génitale, très sincèrement ça me dépasse.

En tout cas ça marche : vous y croyez dur comme fer à votre baratin ! Sérieux, si on vous écoute, vous êtes des écolos pur jus et personne ne comprend mieux la nature que vous… Et dire qu’en Inde, il y a des types qui se couvrent la bouche d’une bande de gaze pour pas que le dioxyde de carbone qu’ils exhalent en respirant tue ne serait-ce qu’une mouche. D’un autre côté, vous autres humains n’en êtes pas à une contradiction près… je parierais même que dans le lot de ceux qui se la jouent pleureuses du net et passionarias improvisées de la cause animale, il y en a une paire ou deux qui abandonne son clébard sur la route des vacances ou que ça a déjà sérieusement démangé de le faire.

Walt’, tu aimes la nature ? Tu veux te confronter à elle ? Tu es avide de sensations fortes ? Je sais pas moi, tente l’ascension du Kilimandjaro, paie-toi une plongée en cage au milieu des grands requins blancs (ça te donnera une vague idée de ce que la plupart des animaux subissent au quotidien), pars en trekking dans l’Everest, fais du saut en parachute…

Walt’… J’ai l’air de quoi moi maintenant devant mes petits ? Tu sais qu’ils vont mourir à cause de tes conneries ? Que Jericho, le nouveau mâle dominant du groupe, va les tuer pour s’assurer que mes femelles se reproduisent avec lui ? Et tes petits à toi, ils diraient quoi si je débarquais dans votre baraque et te massacrais cadeau, juste pour le plaisir d’ajouter ta drôle de trogne à ma collection perso ?
Vous êtes décidément une bien drôle d’engeance, vous les humains. Dommage, c’est pourtant mignon les petits d’homme. Faudrait juste pas que ça grandisse…

Allez Walt’, sur ces belles paroles je te souhaite bien du plaisir, car maintenant que tu as coupé la mienne, c’est ta tête à toi qui est mise à prix. Tu verras, mon pote : le frisson de la traque, y a rien de tel !

Cecil le lion

 

Pour plus d’informations, une sélection d’articles sur l’« affaire Cecil », lion à crinière noire et icône du parc national de Hwange au Zimbabwe, abattu illégalement début juillet par un riche amateur de chasse au gros gibier :

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