… le CHU l’a-t-il assassiné ?

11 avril 2014 PAR

Lettre à Awa Fadiga.

Ma chère Awa, avant que ne t’arrive l’horrible drame qui t’a emporté, je ne te connaissais pas. Je n’avais pas une traitre idée de qui tu étais, ni de ce que tu faisais. Et pourtant, tu exerçais dans un métier dans lequel je sévis depuis plusieurs années en tant que photographe. Tu aurais donc pu être un de mes modèles. Et, au cours d’une séance-photo , mes blagues pourries t’auraient sûrement arraché ton magnifique sourire que j’aurais délicatement couché sur le capteur de « Destinée », mon inséparable appareil photo. Mais, le destin en a voulu autrement. Le destin qui t’a emperlé cet enchaînement de situations dramatiques ayant conduit (excuse-moi le verbe) à la fin de ta vie et transformé ta mort en… destinée.

La rumeur annonçant ta mort a traversé le pays en moins de temps qu’il ne faut à un braqueur pour sortir un flingue. Tout le pays. Ce mardi 25 mars, virtuelle sur le net ou réelle sur le vif , pas une conversation n’alignait plus de deux répliques sans évoquer ton nom.

      -          Awa Fadiga est morte.
-          Awa qui ?
-          Awa Fadiga, tu sais, la jolie fille de la publicité-là !
-          Ah ! le mannequin ? Si jeune ? Mon Dieu, qu’est-ce qui lui est arrivé ?
-         

Les réseaux sociaux, que tu connaissais si bien, ont allumé la mèche de la triste nouvelle ; puis explosé dans toute la ville, toutes les villes de Côte d’Ivoire. Tous ceux qui te connaissaient, paraissaient vraiment touchés par l’annonce de ta mort. Mais ce qui bouleversait le plus, c’était le récit des circonstances tragiques dans lesquelles tu es morte. Consternation, concert d’indignations généralisé. Quand on en arrivait là, c’était à qui allait donner le plus de détails sordides de ta longue et lente agonie dans les couloirs du CHU de Cocody . Excuse-moi Awa mais, c’est à ce moment que je débranchais. C’est la raison pour laquelle j’ai mis les points de suspension dans la conversation que je te rapporte plus haut. Ce qui m’interrogeait le plus moi, c’était de comprendre pourquoi tout le monde était si touché, si en colère. Des gens célèbres sont décédés ici, dans des conditions au moins aussi dramatiques, sans que personne ne sorte le moindre souffle d’indignation. Je ne te parle même pas des anonymes qui, pendant que j’écris ces lignes, sont en train d’expirer dans un couloir (j’ai bien écrit couloir, pas mouroir !) d’un de nos CHU… Ta beauté ? Ta jeunesse ? La puissance des réseaux sociaux ? La morosité ambiante ? Rien de tout ça ne peut vraiment expliquer pourquoi en quelques heures seulement, ton drame est devenu une cause nationale. Comme si, en fermant tes beaux yeux en amande, tu avais ouvert ceux de toute une nation sur les horreurs engendrées par un système médical définitivement à la rue. Awa, tu ne vas pas me croire, la ministre de la santé, tu sais la femme qui a toujours les beaux pagnes wax, est venue à la télévision expliquer ta mort. Je dirais même plus, elle est venue s’expliquer. Son directeur de cabinet a donné une conférence de presse. Du jamais vu ! Elle a fait émettre, par ses services, un communiqué officiel. Je te dirai plus tard ce que raconte ce papier. Tu vas te tordre de rire. Awa, excuse-moi encore auprès de tes parents inconsolables surtout. J’ai écumé froidement toute la presse sur ce qui t’est arrivé, j’ai interrogé des médecins. Je vais quand même revenir sur l’enchaînement des événements qui ont abouti à ta mort.

Joe Blake, le taxi

Joe-Blake-le-taxiIl ne se passe pas un mois sans que les réseaux sociaux ne diffusent le numéro de la plaque d’immatriculation d’un taximan-psychopathe-serial-agresseur. Revolvers, pistolets automatiques, kalachnikovs, etc., les armes légères pullulent librement depuis la fin de la fameuse « crise postélectorale ». Aujourd’hui à Abidjan, il est plus facile de trouver un « 9 millimètres » que de tomber sur la collection complète des œuvres de Jean-Marie Adiaffi*. La disponibilité des instruments appelle les vocations. Chauffeur-de-taxi-braqueur ou braqueur-chauffeur-de-taxi est devenu une activité très en vogue ces dernières années. Il y a trois mois, sur le chemin de ses cours, Manuela (tout aussi jolie que toi) s’est fait agresser par le chauffeur de taxi qui l’y conduisait. Après l’avoir dépouillé de tout ce qu’elle avait, celui-là s’est souvenu de la pédale de frein et a arrêté son piège roulant avant de la faire descendre. Tu n’as pas eu cette chance, Awa. Toi, tes bourreaux t’ont jeté du taxi lancé à pleine vitesse. Ton frêle corps, emporté par l’énergie cinétique, a roulé comme une balle de coton sur cette route mauvaise. Et ta jolie tête a frappé plusieurs fois cette couche de goudron trop fine pour nos voitures, mais trop dure pour ton fragile crâne. Désarticulée comme une poupée, plaies béantes sur tout le corps, crâne défoncé de partout et déformé, c’est comme cela que les premiers badauds te trouvent gisant sur la chaussée. Ils ont l’étrange réflexe d’appeler la gendarmerie plutôt que le SAMU. Ce sont donc les gendarmes qui, à leur tour, ont appelé les pompiers. On a déjà perdu de précieuses minutes. Ma belle Awa, quand les pompiers te prennent en charge sur cette chaussée où tu perds ton sang, sache que tu viens de sortir du système de sécurité qui n’a pas su te protéger pour rentrer dans le système de santé qui est censé te sauver.

A l’ho-pi-ta-leuh !

a-l-ho-pi-ta-leuhUn très haut responsable des sapeurs pompiers militaires , à qui on reprochait de ne pas bien prendre en charge les accidentés et de les abandonner à peine évacués, criait au micro d’une radio locale : « on les dépose à l’ho-pi-ta-leuh ! ». A cause de son accent prononcé et le ton martial avec lequel il braille plutôt qu’il ne parle, sa réplique est utilisée comme jingle par la radio en question.

Ça fait des mois que cet enregistrement fait rire les Ivoiriens. Moi, je ne l’ai jamais trouvé drôle. C’est même irresponsable de se défausser comme ça sur les autres. Tous les actes posés par les pompiers, les premiers en contact avec les blessés, sont primordiaux pour leur prise en charge par le système hospitalier. En principe, lors de leurs interventions, ils sont en contact permanent avec un médecin, urgentiste de préférence. C’est à lui que les pompiers dressent le premier tableau clinique afin qu’il les oriente ou prépare, si nécessaire, les plateaux d’interventions à l’hôpital. Avec le grand nombre d’agressions, de braquages violents, et d’accidents mortels de la circulation, les pompiers ont l’œil exercé et une très grande expérience de terrain. Awa, quand les pompiers t’ont trouvé gisant sur cette route d’Agban, je te promets que du premier coup d’œil, ils ont su que ta tête était le problème et que tu allais avoir besoin d’une intervention neurochirurgicale. Pourtant, les pompiers t’évacuent au CHU de Cocody, le seul grand hôpital public où il n’y pas de service de neurochirurgie. Ils le savent, bien sûr. Mais, pourquoi ont-ils choisi de t’envoyer là-bas ? J’ai ma petite idée, Awa. Le CHU de Cocody est tout simplement l’hôpital le plus proche. Le CHU de Yopougon, où il y a un neurochirurgien de garde, est bien trop loin d’Agban. Economie de temps et de carburant. Non monsieur le pompier, l’essentiel n’est pas de les déposer « à l’ho-pi-ta-leuh » !

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Prise en charge

« Le 24 mars 2014, son état de traumatisme crânien et de détresse respiratoire a nécessité la prescription d’un examen scannographique d’urgence du crâne, effectué hors du CHU de Cocody en raison de la panne de l’appareil du CHU. »

prise-en-chargeAwa, ceci est un extrait du communiqué officiel du ministère de la santé dont je te parlais. Le 24 mars, on est au lendemain de ton agression. Et ils parlent de scanner en urgence. Ils t’ont prescrit un scanner dans un hôpital où il n’y en a pas (panne ou inexistant, même conséquence) et s’enorgueillissent d’avoir mis l’ambulance du SAMU à ta disposition pour aller faire un scanner « hors du CHU ». Tonton Mohamed, ton oncle, a raconté que c’est à 15h00, ce 24 mars que tu as eu ton scanner. Tu as vu leur sens de l’urgence ? Je t’avais prévenu qu’ils étaient drôles. Mais attends un peu Awa, ce n’est pas fini. Quand on te ramène au CHU de Cocody avec ton joli scanner, qu’est-ce qu’on en fait dans un hôpital où, je le répète, il n’y a pas de service de neurochirurgie ? Eh ben ! Ils ont trouvé quelqu’un qui sait lire un scanner et a conclu à « un traumatisme méningo-encéphalique sévère avec engagement occipital, temporal et sous falcoriel et contusion oedémato-hémorragique multifocale, avec fracture de la base du crâne ». Awa, je sais cela parce que le ministère a publié le rapport de ton scanner. Un vrai gag, je te dis ! Mais bon, réjouissons-nous car à ce moment là, tu as enfin un diagnostic clair de ce qui est arrivé à ta jolie tête. Pour réparer tous ces dégâts, il faut opérer. Il faut appeler les spécialistes, préparer le plateau technique qui va accueillir l’intervention chirurgicale, bref, mettre en branle « la machine de la santé ». Mais tu es au mauvais endroit, Awa, il n’y pas de neurochirurgie à Cocody. Pour ça, il faut aller au CHU de Yopougon où le professeur Bazézé a encouragé la formation de gens compétents, capables de prendre en main le tableau clinique que tu présentes. Absolument rien n’est fait dans le sens de te transférer vers Yopougon ou un quelconque autre service de neurochirurgie « hors du CHU » pour utiliser leurs propres mots. Ils t’emmènent « aux alentours de 18h00, dans le service de réanimation » In extenso dans le communiqué comique. Awa, personne n’a encore rien fait pour t’animer et voilà qu’on cherche à te réanimer. En général, c’est après une intervention médicale ou chirurgicale qu’on envoie les malades en réanimation. On a déjà fait quelque chose pour eux et on attend de voir comment ils vont s’en sortir. Toi, tu as juste eu droit à « un nettoyage et des soins corporels par les filles de salle, avec eau savonneuse et  antiseptique ». Ils ont expliqué que c’était pour te redonner ta dignité car tu es arrivée boueuse à l’hôpital. Awa, tu nous en as fait découvrir des choses ! Au CHU, on soigne la dignité, pas les corps !

Il y a très peu de lits de réanimation dans le pays et les places coûtent cher . Toi, privilège de starlette probablement, ils t’ont mis directement en « réa » sans passer par l’étape intervention. Même digne et sous assistance respiratoire, c’est logiquement que ton souffle s’est lentement étiolé, ton pouls s’est doucement effrité, ta tension progressivement affaissée. C’est calmement que tu as quitté les tiens.

The system

the-systhemAwa, dans le vacarme des scandalisés, dans la cacophonie des indignés, dans le bégaiement des autorités dites compétentes, moi je n’ai retenu qu’une seule chose : le système de santé publique de la République de Côte d’Ivoire est déficient . Définitivement. Et ça, ce n’est même pas une information ! Prenons le cas idéal où tu aurais été correctement prise en charge par les pompiers et dirigée vers les bons services hospitaliers au CHU de Yopougon. Ta scannographie, tu ne l’aurais pas eu à temps non plus. Là-bas aussi, le scanner est en panne. Un problème de tube cathodique. Il faut 80.000.000 FCFA pour le réparer.Le prix d’une seule Range Rover « full options ». Oui, oui, c’est à ce prix-là que se joue la vie de milliers de gens depuis plusieurs mois que cet appareil de diagnostics vitaux est en rade. Restons toujours dans l’idéal et imaginons que le scanner du CHU de Yopougon soit en état de marche. Evacuée à 22h00 au CHU, tu aurais trouvé la salle de scanner close. Le système ne prévoit pas de garde d’astreinte pour les techniciens de laboratoire. Et comme les médecins ne « jettent pas de cauris »* pour savoir exactement ce que les patients ont, c’est seulement le lendemain que tu aurais eu les examens adéquats. Un temps, un petit malin a installé un laboratoire d’analyse avec scanner, juste en face du CHU de Yopougon. Autant te dire que les lieux ne désemplissaient pas. Le ministère a réussi à obtenir la fermeture de ce laboratoire opportuniste pour proposer en remplacement… rien ! Tu vois Awa, même si tu avais beaucoup d’argent sur toi, l’issue de ta triste histoire n’aurait pas vraiment changé. « La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a », dit-on.

Ma belle Awa, dans ces conditions-là, pour avoir une chance de sortir vivante de cet établissement public de santé, il aurait fallu que tu aies un parent proche qui travaille dans le corps médical. Crois-en mon expérience. Mon frère a longtemps souffert du cancer avant de nous quitter. Dans notre malheur, nous avions la chance d’avoir un autre frère qui est médecin. C’est fou le nombre de situations qu’il a débloqué d’un seul coup de fil. Quand il a fallu lui trouver ici même les médicaments pour la chimiothérapie, il a usé de ses connaissances à la Nouvelle Pharmacie de la Santé Publique. Les médicaments n’étaient pas vendus ici. Il fallait les commander et les faire venir de France. Dans ce chemin de croix, j’ai appris que le mari d’une haute responsable du ministère de la santé souffrait aussi du cancer. Et elle usait du même procédé que nous pour avoir les mêmes médicaments ! Pour information, il existe officiellement un Programme National pour la Lutte contre le Cancer. Laissez-moi vous donner encore une information : la Pharmacie de la Santé Publique, PSP, est désormais privatisée et elle s’appelle Nouvelle Pharmacie de la Santé Publique, NPSP. Oui, il y a « Publique » dans le nom de cette entreprise privée. On vit des temps nouveaux vraiment.

Awa, aussi longtemps que ta courte vie te l’aurais permise, je sais que tu ne te trouverais aucun souvenir d’un haut responsable de l’Etat, hospitalisé dans un CHU de la place. La PISAM (Polyclinique Internationale Sainte Anne Marie), un établissement privé, est la clinique officielle de tous les dirigeants de tous bords qui se sont succédé dans ce pays. Ils s’y font bichonner par les meilleurs médecins que nos impôts ont permis de former. Et quand, malgré tout, ça ne va pas, à coups de dizaines de millions, on les évacue dare-dare vers la France ou d’autres pays africains comme le Maroc ou la Tunisie. Récemment, le chef de l’Etat lui-même est parti se faire soigner à Paris. Selon les communiqués officiels, il avait une sciatique. C’est très douloureux et il faut une intervention chirurgicale pour dégager le nerf coincé. En neurochirurgie, c’est une opération aussi banale que pour l’appendicite en chirurgie digestive. Quel symbole fort cela aurait été que le chef de l’Etat se fît soigner au CHU ! Quel symbole fort cela aurait été que le chirurgien l’ayant soigné fût le même que pour toi ! Mais, on est dans la fiction de l’idéal.

Mekhtoub

MekhtoubAwa, c’est le système qui t’a tué. Nous sommes donc tous un peu responsable de ta mort. Le système est fait en sorte que dès ton agression, ton destin était déjà scellé. « Mekhtoub » comme disent les Arabes. C’était écrit. C’était un vrai morceau de bravoure, de la part de la ministre, que de venir à la télé défendre le système de santé. C’est un peu comme cet avocat, Maître Vergès, qui défendait Klaus Barbie, ce nazi surnommé le « boucher de Lyon ». On savait la cause déjà entendue. On attendait juste l’argumentaire et il a été décevant, voire insultant pour ta mémoire et la douleur de ta famille. Un simple mea-culpa aurait soulagé bien des cœurs. C’était écrit, Awa. Mal écrit. Cela aurait été miraculeux que tu t’en sortes vivante. Mais Dieu merci, il y a des dizaines de miracles qui se produisent tous les jours dans nos CHU. On a beau conspué le personnel de nos établissements publics de santé, moi je pense profondément et sincèrement qu’avec le matériel de bric et de broc qu’ils ont, avec le système absurde qui les encadre, ils font tous les jours des miracles car on ne fait pas que mourir dans nos CHU. C’est fou de se satisfaire de cela ! Comme dit mon ami Michel Alex Kipré dans Sang pansé : « le comble de la pauvreté, c’est de s’accommoder du manque ».

Mais maintenant grâce à toi, Awa, on refuse cet état de fait. Désormais, on refuse de s’accommoder du manque. La courbe tragique de ton destin s’est transformée en destinée. Rien ne sera plus jamais comme avant dans les CHU. Désormais, tu éveilles l’esprit des malades et de leurs familles, tu hantes la conscience du personnel soignant. Rien ne sera plus jamais comme avant. La grâce est à toi. Ton « martyr » n’aura pas été vain. Quand on ouvrira un bloc de neurochirurgie au CHU de Cocody, je sais déjà quel nom il portera. L’éternité est à toi. A très bientôt pour une séance-photo avec les anges dans les flocons des nuages. Va en paix, Awa. Nous, on veille.

 

*« jeter des cauris » : expression populaire ivoirienne signifiant deviner, établir un diagnostic en usant de magie

*Jean-Marie Adiaffi : écrivain, scénariste, cinéaste et critique littéraire ivoirien, créateur du terme “Bossonisme“

 

by Gauz

Encadré

encadreExtrait du communiqué du conseil des ministres du mercredi 09 avril 2014

En attendant les conclusions de l’enquête judiciaire et suite à l’enquête administrative effectuée par l’Inspection Générale de la Santé et de la Lutte contre le Sida, le Conseil a arrêté des mesures administratives conservatoires. Ainsi, sont relevés de leurs fonctions, les responsables du CHU de Cocody ci-après :

- Pr KOUASSI Jean Claude, Directeur Général du CHU de Cocody ;

- Pr TETCHI Yavo, Chef du service des urgences du CHU de Cocody ;

- Madame ABO Marie Yolande, Surveillante d’unité de soins des urgences du CHU de Cocody.

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